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Un délateur de la guerre des motards a songé au suicide

Sans protection policière, il promet de continuer de « dire la vérité »

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Photo capture d'écran. Ninon Pednault

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Un homme dont le témoignage a aidé à mettre fin à la guerre des motards raconte avoir pensé au suicide depuis qu’il ne peut plus avoir de contacts avec sa famille parce qu’il vit sans protection policière. 

J’ai une vie d’ermite, j’ai toujours peur des représailles », raconte Sylvain Beaudry, le délateur à l’origine de l’opération policière Amigo qui a sonné le glas des Bandidos.  

  • ÉCOUTEZ l’épisode complet du balado de QUB radio Narcos PQ:

Mais s’il a aidé à clore l’une des époques les plus sanglantes de l’histoire du Québec, l’ancien motard n’en tire aucune fierté. Il perçoit aujourd’hui ses actions comme une trahison qui l’aurait mené vers des pensées suicidaires. « Je n’ai jamais prôné les valeurs d’un délateur, et aujourd’hui j’en ai encore honte », confie-t-il dans le dernier épisode du balado Narcos PQ, disponible sur QUB radio.  

Le 5 juin 2002, les policiers de la Sûreté du Québec ont utilisé le témoignage de Sylvain Beaudry pour faire condamner 62 individus reliés aux Bandidos, la bande de motards rivale des Hells Angels.   

Dix-sept ans plus tard, le délateur est toujours en furie contre les enquêteurs qui l’ont recruté, dont le policier ripou Benoît Roberge.  

Incité à mentir sous serment ? 

« [Les policiers] m’ont rendu au bout du rouleau pour venir me chercher, ils m’ont tendu les bras après pour me dire que c’était la seule solution possible. Car un gars de ma trempe, soit il se suicidait, soit il se revirait. Je ne voulais rien savoir de revirer, mais dans le fond j’étais déjà brûlé, tout le monde pensait déjà que je l’étais », ajoute-t-il.  

Au terme de sa collaboration avec le SPVM, Beaudry a réussi à faire condamner son ancien frère d’armes, Tony Duguay, pour le meurtre du bras droit de Maurice Boucher, Normand « Biff » Hamel, survenu sur le boulevard Saint-Martin à Laval en avril 2000.  

Après une volte-face de Sylvain Beaudry, qui a affirmé avoir été incité à mentir sous serment lors du procès, le verdict a été renversé en 2016.  

Pendant ces procédures, Beaudry a appris que le ministère de la Sécurité publique l’avait exclu du programme de protection des témoins.  

Il poursuit maintenant le SPVM et le procureur général du Québec pour 2,7 millions $.  

La peur 

Après deux changements d’identité, Sylvain Beaudry porte aujourd’hui un nouveau nom et habite en isolement. « Tu es obligé d’abandonner tout, c’est déchirant de l’intérieur de voir tes enfants grandir et tu ne peux pas être là », dit-il de sa vie de délateur.  

Et puisque ses dossiers médicaux sont sous son ancien nom, Beaudry ne peut consulter un médecin pour traiter les problèmes de santé qui l’affligent.  

Il déplore surtout le fait que, sans protection policière, son changement d’identité est insuffisant. « Ma vie ne sera jamais “target zero”, dit-t-il. Comment peuvent-ils flusher un gars de leur protection sachant que sa vulnérabilité ne sera jamais à zéro ? »  

Le délateur s’est d’ailleurs adressé au tribunal en mai dernier afin qu’il oblige la police à lui offrir une protection. « J’ai peur des représailles, autant des criminels que des policiers, parce que je suis compromettant des deux côtés. »  

« Tout ce qu’il me reste aujourd’hui pour me défendre, c’est de dire la vérité. »