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Médecine de promiscuité

Vos selles sont belles?

Médecine de promiscuité
Photo d'archives, Jean-François Desgagnés

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Est-ce bien un hôpital? On dirait autre chose, n’importe quoi. Une gare, un entrepôt, un refuge... L’Enfant-Jésus, un nom catho pour une cour des miracles.

On comprend les baies vitrées derrière lesquelles marmonnent le distingué personnel et les weight watchers de la sécurité.  

Devant eux entrent, sortent, errent, viennent et reviennent des malades, des visiteurs, des livreurs, des infirmières vapotantes, des bronzés à stétoscope, des quidams uniformisés, tous dédiés à leur bavarde déambulation, bardés de cartes magnétisées accréditant leur importance...  

Un maelstrom de visages indifférents à la laideur des lieux, aveugle devant la dégradation des planchers, des murs et du mobilier. 

Dans un racoin, la Sainte Vierge, vestige d’un monde meilleur, penche la tête de côté, annonce la fin de notre civilisation...  

On devine que la tristesse ambiante est nourrie par les tuiles lézardées, les portes cabossées, les moulures endommagées, arrachées, pendantes...  

La Direction de la performance clinique et organisationnelle n’a manifestement pas le temps de s’occuper de ce genre de choses. On évalue les programmes, on établit des statistiques, on multiplie les concepts; la réalité est inintéressante... 

Pour leurs polypes, les condors du réseau ont forcément des entrées ailleurs. Peut-être leur paie-t-on une colonoscopie à domicile... 

Tous ces braves gens, leurs adjoints et leurs sous-fifres, on ne les voit pas au terminus de Limoilou. Quand leur sphincter exige un examen, quand leurs boyaux ont besoin d’attention, ils ne sont pas visibles dans la masse des bovins bénéficiaires. 

Médecine de promiscuité
Photo d'archives, Jean-François Desgagnés

Dommage pour les curieux. L’organisation des services faite par nos champions permettrait de tout connaître de leur vie intime. Parce qu’une consultation en gastro, à Limoilou, c’est un peu comme un scrum avec une infirmière... 

M. Untel! Par ici! 

Oui... 

Vous avez tout bu? Vous êtes bien vide? 

Je vous explique ça devant tout le monde? 

Nous aussi, on s’en plaint, ça donne rien... 

Debout dans le corridor, devant une tablette clouée au mur, à deux pas d’une salle d’attente minuscule où s’entassent les vésiculaires en jaquette, la dame multiplie les questions sur la petite vie digestive, les médicaments, etc. On se croirait avec Soljenitsyne au Pavillon des cancéreux.  

La Russie communiste a fait patate. Mais le Québec de 2019, qu’est-ce au juste? Avec sa médecine de promiscuité et ses hôpitaux vieillissants aux allures de marchés aux puces.  

Au pays des bureaucrates, on prend l’ascenseur avec la visite, les opérés, le livreur de pizza, le concierge, son adjointe et le plâtrier qui revient de fumer sa clope. 

Mourir sera facile ici, entre des murs couleur de jaunisse, fluorescents sous les néons, comme la peau d’un mort. 

Aux murs, des affiches à moitié déchirées, pendantes, scotchées à peu près. Des photocopies collées plus ou moins : un conseil d’hygiène, un condo à vendre, un téléphone entre deux trous, la procédure en cas d’incendie, un hiéroglyphe quelconque... 

Tout ça pour 50 milliards! On a envie de crier : Merci de l’aubaine! On reviendra, c’est certain, les pieds devant...  

À côté d’une poubelle, un amas de poches difformes attend les lavandières. Une distributrice de croustilles, un micro ondes, une machine à café... Et là, on apprend que le Wifi est gratuit...  

Médecine de promiscuité
Photo d'archives

Et soudainement la folle envie d’un monde meilleur: 

Euh, excusez-moi! La morgue, c’est par là? 

Dans la salle d’attente, les fauteuils ont 100 ans, les accoudoirs en mélamine date du temps de Duplessis. Un employé passe en culottes courtes, poussant un charriot bringuebalant: on voudrait chanter: Il est où le bazar, il est où? 

Ici, là, ici aussi, de petits trépieds Wet floor sont accotés au mur. Des boîtes vides de désinfectant industriel Olympus. C’est écrit: Tenir hors de portée des enfants... 

Des chaises roulantes, pêle-mêle, comme des autos tamponneuses. Dans ce petit matin morbide, l’écran noir d’une télé de travers donne un éclat définitif au socialisme ambiant. 

Pas gênés une seconde, et certains que les pâtes molles fiscalisées ne les liront pas, les bureaucrates du CHU écrivent dans leur rapport annuel que leur priorité est de «faire vivre à nos patients et à leurs proches une expérience empreinte d’humanisme». 

Des mots qui ont l’effet d’une colonoscopie longue, celle qui travaille les entrailles et provoque la nausée. Le contribuable victime du génocide fiscal rêve d’un avis de l’ONU... 

À tout hasard, évitez l’entrée principale. Passez par l’urgence, en civière de préférence, et regardez le ciel avant de fermer les yeux une fois à l’intérieur.  

L’accès destiné au grand public n’annonce rien qui vaille. Une canette de bière dans l’herbe autour d’une cabane de vinyle...  

Des bouts de bois, une planche pourrie, un tuyau tronqué, des chevalets jetés ça et là... Derrière ce foutoir, on aperçoit un écusson d’autorité sur une chemise blanche. 

Trottoirs tachés de mille gommes à mâcher, de liquides grumeleux, de miettes écrasées, de papiers ramollis par la pluie, des mégots aplatis, incrustés : voilà le débarcadère réservé au transfert des malades. 

À l’humanisme hospitalier local, il ne manque qu’une affiche: L’hôpital rend libre...