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Comme une construction à l’envers

Le recyclage de l’ancien pont sera sans précédent dans l’histoire des chantiers au Québec

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Photo Agence QMI, MAXIME LANDRY

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La déconstruction de l’ancien pont Champlain s’annonce presque aussi longue et complexe que sa construction, à une époque où les normes environnementales sont plus restrictives que jamais.

La société fédérale des Ponts Jacques-Cartier et Champlain Incorporée (PJCCI), qui gère l’ancien pont, a déjà annoncé qu’il n’y avait pas d’autre option. Sa fragilité et les coûts qu’aurait engendrés son entretien ainsi que le fait que ses extrémités empiètent sur l’espace réservé au nouveau pont l’obligent à déconstruire la structure.

Il s’agit du plus important chantier du genre dans l’histoire du Québec, estime la porte-parole de la société d’État fédérale, Nathalie Lessard.

Selon les prévisions, ce chantier durera deux à trois ans et coûtera environ 400 millions de dollars. En amont, PJCCI a mené une large étude proposant plusieurs solutions à l’entrepreneur qui décrochera le contrat ; l’annonce devrait être faite début 2020.

Des méthodes ont déjà été écartées, explique Mme Lessard. Par exemple, dynamiter les fondations sous-marines du pont et utiliser un rideau de bulles d’air pour éviter la dispersion des débris.

Mais on reste ouvert à des propositions émises par le consortium qui sera responsable du chantier.

Pas de TNT

« Le siècle dernier, on aurait fait sauter ça d’un seul coup avec du TNT et ça se serait retrouvé dans le fleuve. C’est maintenant à la mode de recycler », souligne l’ingénieur spécialisé en structures et professeur à l’École de technologie supérieure (ÉTS), Lofti Guizani.

« Ce sera vraiment comme un chantier, mais à l’envers. C’est pourquoi ils parlent d’une déconstruction et non d’une démolition », ajoute-t-il.

Les matériaux de l’ancien pont Champlain représentent une montagne de 250 000 tonnes de béton, 25 000 tonnes d’acier et 12 000 tonnes d’asphalte.

On pourrait donner une seconde vie à 80 % des matériaux dans la grande région de Montréal, selon des estimations des Ponts Jacques-Cartier et Champlain Incorporée (voir autre texte).

Même si certaines pièces ne pourront pas servir pour la conception d’autres structures du même genre, le métal du pont Champlain, dont certaines pièces datent de 1930 et particulièrement la superstructure en hauteur, peut être recyclé facilement, estime M. Guizani.

52 ans de loyaux services

C’est ainsi que disparaîtra le vieux pont inauguré en 1962, sept ans après le début de sa construction. Avec ses six voies rapides, il devait permettre aux nombreuses familles qui s’installaient sur la Rive-Sud à cette époque d’avoir un lien direct vers la métropole et aussi de garantir un accès direct aux États-Unis et leur marché.


Des solutions ont déjà été proposées par PJCCI pour la déconstruction, mais c’est le consortium retenu qui décidera de la manière de procéder en fonction des restrictions imposées, explique la société. En voici quelques exemples.

Le tablier

  • Utiliser un lanceur, sorte de rail posé directement sur le pont
  • Soulever les parties sciées grâce à des grues

Les chevêtres et les piles

  • Utiliser des marteaux hydrauliques
  • Employer des cisailles à béton montées sur une grue

Semelles

  • Construire un batardeau autour des semelles
  • Utiliser des explosions contrôlées (cette méthode a déjà été rejetée)

Éléments secondaires

Des travaux préparatoires peuvent être faits depuis le tablier de l’ancien pont :

  • Enlever toute la signalisation
  • Retirer les rambardes et les joints de dilatation

Les citoyens sollicités pour des idées

Bancs de parc, monuments, matériel pour des remblais, passerelles piétonnes : les solutions proposées pour réutiliser les matériaux de l’ancien pont Champlain ne manquent pas.

C’est la première fois dans l’histoire de la province qu’on tentera de recycler un ouvrage d’une telle ampleur. La société des Ponts Jacques-Cartier et Champlain Incorporée espère surtout trouver des projets pour « réutiliser » certains morceaux tels quels, explique sa porte-parole Nathalie Lessard.

Vendre l’ensemble de la structure à un entrepreneur qui l’enverrait en Chine pour la fondre et la revendre aurait été tentant, mais ce n’est pas l’objectif recherché, précise Mme Lessard.

« Avec 25 000 tonnes d’acier à deux dollars le kilo au moins, ça vous fait un bon 50 millions. C’est une bonne somme », fait valoir le professeur Lofti.

Un laboratoire à ciel ouvert

Comme une pareille occasion d’avoir à sa disposition un aussi gros pont libre de toute circulation est très rare, la structure de l’ancien pont Champlain pourrait également servir de laboratoire à ciel ouvert.

Des chercheurs ont été approchés pour mener différentes expériences scientifiques comme prélever des échantillons de béton pour les analyser ou encore faire rouler des camions chargés sur le tablier pour en mesurer les effets.

Terrains avec vue

La déconstruction de l’ancien pont Champlain libérera aussi l’équivalent d’environ dix terrains de soccer (sept hectares) le long du fleuve Saint-Laurent, auxquels on donnera une deuxième vie.

Ces terrains incluent notamment des berges à Brossard et sur l’île des Sœurs, mais aussi l’estacade qui restera en place et une partie de la digue de la voie maritime.

Des œuvres d’art pourraient notamment être construites sur les berges toutes proches, souhaite le directeur général du Regroupement des artistes en arts visuels du Québec, Bernard Guérin.

La conclusion d’un chantier historique

Grâce au préassemblage, les ingénieurs du pont Samuel-De Champlain ont pu surmonter l’hiver québécois

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Photo Chantal Poirier

Les Québécois pourront enfin traverser le nouveau pont Samuel-De Champlain conçu pour durer 125 ans grâce à l’assemblage efficace d’imposantes pièces préfabriquées, tel un immense casse-tête.

Son ouverture officielle, prévue le 24 juin pour les voies allant en direction nord, puis le 1er juillet pour celles en direction sud, viendra conclure un chantier historique qui a débuté le 19 juin 2015, par une première pelletée de terre en présence du ministre fédéral des Transports de l’époque, Denis Lebel.

Malgré de nombreux pépins et des retards, le consortium Signature sur le Saint-Laurent (SSL) aura livré l’ouvrage dans des délais plus que respectables étant donné l’ampleur du chantier, indiquent des experts indépendants consultés par Le Journal.

« On peut dire qu’ils ont été efficaces étant donné le climat peu favorable du Québec », souligne l’un d’eux, le professeur spécialisé en structures à Polytechniques, Bruno Massicotte.

On compte 600 poutres-caissons de 50 à 80 tonnes et 37 chevêtres de 430 tonnes : les chiffres sont impressionnants lorsqu’on parle de ce pont aussi long qu’une piste d’atterrissage et plus haut que le mât du Stade olympique.

« J’aime souvent dire que c’est comme un immense problème de LEGO », rigole le directeur du projet pour le consortium Signature sur le Saint-Laurent, Richard Munday, lors d’une rencontre préinauguration.

En faisant construire et assembler la majorité des pièces à l’extérieur du site, dans des environnements contrôlés, ses ingénieurs ont pu accélérer le rythme des travaux, explique l’ingénieur spécialisé en structures et professeur à l’École de technologie supérieure (ÉTS), Lofti Guizani.

En pièces détachées

« Ils ont fait preuve à nouveau d’imagination pour respecter un échéancier serré. Ils ont beaucoup misé sur les pièces préfabriquées, mais ça fait de gros morceaux à transporter », précise le professeur.

« Un des principaux défis a été d’apporter les matériaux sur le site à temps. Parce qu’on n’avait pas la place pour entreposer toutes ces immenses pièces », a d’ailleurs confirmé le directeur du projet, Richard Munday.

Il faut regarder vers l’international pour trouver des chantiers récents de l’ampleur de celui du pont Champlain, estime Lofti Guizaina, qui le classe tout juste derrière la construction des barrages dans le nord du Québec.

Un pont courbé

Un autre défi pour les architectes du pont Samuel-De Champlain aura été de construire le pont à partir de l’endroit, de chaque côté du fleuve, d’où partait l’ancienne structure.

Pour ce faire, ils lui ont donné une forme courbée combinée à une élévation continue à partir du moment où l’on s’engage dessus jusqu’à sa fin.

Ainsi, les automobilistes qui emprunteront le pont vers Montréal auront l’impression de « frôler » le centre-ville en arrivant à son point le plus élevé, avant de redescendre pour accéder à l’île, explique Claude Provencher dont la firme a contribué à la conception du nouveau pont, menée par l’architecte danois Poul Ove Jensen.

« On ne voulait pas que ce soit comme l’ancien pont, une simple autoroute sur l’eau », précise-t-il.

Les citoyens en auront aussi plein la vue en apercevant le pont au loin, ajoute M. Provencher. En divisant le tablier en trois sections, la lumière naturelle éclaire les chevêtres, qui, autrement, auraient été dans l’ombre, ajoute M. Provencher.

Même la nuit, ceux qui circulent dans le secteur pourront admirer la structure grâce à 7500 luminaires posés sous le tablier et qui pourront l’éclairer de différentes couleurs selon la programmation effectuée.

♦ Des travaux vont se poursuivre sur le pont Champlain jusqu’à l’automne 2019. Il s’agit de faire des retouches de peinture, de retirer les jetées qui ont servi à la construction du pont et de compléter la mise en place de la piste multifonctionnelle, entre autres.

En chiffres

  • 2000 personnes ont participées
  • 4,2 milliards de dollars
  • 42 mois de travaux
  • 3,4 km de long