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Dire merci, en mots et en gestes

Dire merci, en mots et en gestes
Photo courtoisie, Delphine Jouandeau

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Auteure de nombreux romans primés, dont Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie, l’écrivaine française Delphine de Vigan raconte­­­ dans son nouveau roman l’histoire d’une femme âgée qui est en train de perdre peu à peu l’usage de la parole. Bouleversant, réaliste, Les gratitudes est à la fois un exercice de style et une invitation à dire merci, en mots et en gestes, avant qu’il ne soit trop tard.

Avec l’âge, Michka réalise qu’elle est non seulement en train de perdre son autonomie, mais aussi l’usage de la parole. Une tragédie pour une femme qui avait fait des mots son métier. Deux personnes se retrouvent autour d’elle : Marie, une jeune femme dont elle est très proche, et Jérôme, l’orthophoniste chargé de la suivre.

En entrevue, Delphine de Vigan explique que Les gratitudes a été écrit en continuité avec son livre précédent, Les Loyautés.

« Ce sont des livres dans lesquels j’ai cherché à explorer les liens qui nous relient les uns aux autres, à voir ce qui fait de nous des humains », affirme-t-elle.

Elle a eu envie d’explorer toutes les facettes de la gratitude. « Ce sont à la fois des gratitudes intimes, des gratitudes historiques, des grandes et des petites. Certaines sont exprimées par les mots, d’autres par la présence ou par les gestes. »

Delphine de Vigan a aussi écrit en ayant le souvenir d’une vieille dame qui a joué un rôle très important dans sa vie, et qui est morte il y a plusieurs années. « Même s’il y a beaucoup de fiction dans le personnage de Michka, c’était une manière de lui rendre hommage. »

Le vieillissement

L’écrivaine de talent dépeint les ravages causés par le vieillissement, la perte d’autonomie, la difficulté de communiquer à cause des problèmes cognitifs — tous des sujets difficiles à aborder.

« La perte du langage, ça m’intéressait à plus d’un titre. D’abord, parce que ça permet de tendre le roman, sur le plan de la dramaturgie, sur le plan romanesque. Cette femme, au moment où elle perd les mots, se rend compte qu’il y a un merci qu’elle n’a pas prononcé, qu’elle aurait voulu prononcer. »

Michka n’avait pas pu remercier ces gens qui l’ont sauvée pendant la guerre. « Sa manière à elle, peut-être, de vivre avec ça, c’est d’avoir elle-même sauvé quelqu’un. »

La vie dans les maisons de retraite n’est pas une partie de plaisir et Michka se rend bien compte de ce qui lui arrive.

« Elle est parfaitement lucide sur le fait qu’elle est en train de perdre le moyen de s’exprimer, elle qui travaillait avec les mots et les maîtrisait parfaitement. »

Un texte très raffiné

D’un point de vue littéraire, c’était également très intéressant pour elle d’explorer la perte de langage sous la forme de la paraphasie. Michka, en effet, emploie un mot pour un autre.

« C’était évidemment un terrain de jeu littéraire, de jeux de langage, de jeux de mots infinis. C’était très intéressant de réfléchir à tous ces lapsus, de faire en sorte qu’ils soient toujours signifiants, qu’ils racontent quelque chose de Michka, de ses états d’âmes, de son histoire, de ses inquiétudes. Aucun des lapsus n’est laissé au hasard : c’est vraiment un travail de dentelle que j’ai fait sur le texte. »

Delphine de Vigan n’a pas hésité à utiliser l’humour et voulait que les gens s’autorisent à sourire en lisant cette histoire.

« Je voulais qu’ils arrivent à rire sur ces mots qu’elle invente, qu’elle fabrique, qu’elle confond. Et c’était aussi une manière d’amener un peu de légèreté sur un thème qui, au départ, est un peu lourd. »

  • Delphine de Vigan est l’auteure de No et moi, Les heures souterraines, Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie (prix Renaudot et Goncourt des lycéens 2015).
  • Ses livres sont traduits dans le monde entier.
  • Son roman précédent, Les Loyautés, est en cours d’adaptation pour le cinéma.
  • Il y a des projets de théâtre pour Les gratitudes.
Les gratitudes, Delphine de Vigan, Éditions JC Lattès, 172 pages
Photo courtoisie
Les gratitudes, Delphine de Vigan, Éditions JC Lattès, 172 pages