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L’odyssée d’un élève qui a quitté le Salvador sans ses parents

Les écoles montréalaises accueillent de plus en plus de jeunes au parcours migratoire chaotique

Jose Ventura dans une classe de l’école Calixa-Lavallée. Son enseignante venait de lui appren­dre qu’il passera en classe régulière à la rentrée prochaine.
Photo Martin Alarie Jose Ventura dans une classe de l’école Calixa-Lavallée. Son enseignante venait de lui appren­dre qu’il passera en classe régulière à la rentrée prochaine.

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Jose Ventura avait 10 ans quand il a traversé le Guatemala et le Mexique sans ses parents pour se rendre aux États-Unis, courant le risque de se faire enlever ou tuer en chemin. Une fois au Québec, il a appris le français après un parcours odysséen comme en ont de plus en plus d’élèves scolarisés ici.

« Ça m’a appris à avoir du courage », dit l’adolescent de 16 ans, dans un français très clair, piqué d’une pointe d’accent espagnol.

Au Salvador, il risquait de se faire recruter de force par des gangs de rue.

En chemin vers les États-Unis, il risquait de se faire kidnapper. Sa famille a choisi la seconde option.

Il a parcouru 2400 km alors qu’il n’était qu’un gamin, a passé deux mois en détention, a eu le temps de s’adapter à la vie au Texas jusqu’à ce que l’élection de Donald Trump en 2016 brouille les cartes et pousse sa famille à fuir au Canada.

Malgré ces épreuves inconcevables pour la plupart des parents québécois, Jose Ventura est maintenant un élève comme les autres à l’école Calixa-Lavallée de Montréal.

Il intégrera une classe ordinaire de 3e secondaire dès l’automne prochain après avoir passé deux années en francisation.

Une véritable réussite, quand on pense qu’il ne sera pas beaucoup plus vieux que les autres élèves de sa classe.

Des jeunes aux parcours migratoires complexes comme le sien, les écoles en accueillent davantage depuis environ deux ans, ce qui représente tout un défi pour le système scolaire québécois (à lire demain).

Le plus dangereux

Jose Ventura a grandi au Salvador, un petit pays d’Amérique centrale qui trône au sommet des régions les plus dangereuses au monde, selon un palmarès du Business Insider de novembre dernier.

La violence endémique des groupes criminels pousse depuis des années des milliers de citoyens de l’Amérique centrale à migrer vers le nord.

Des producteurs agricoles doivent délaisser leurs terres, incapables de payer les rentes exigées par ces gangs, illustre Andréanne Bissonnette, chercheuse à la chaire Raoul-Dandurand.

Le Journal a rencontré Jose avec sa mère et son beau-père, qui s’expriment principalement en espagnol. L’adolescent a lui-même servi d’interprète lors de l’entrevue.

Quand il avait 2 ans, ils ont décidé d’immigrer aux États-Unis pour fuir les dangers du pays.

Fusillades et gangs de rue

La route était déjà trop hasardeuse pour la faire avec Jose, qui était encore bébé, explique sa mère Sonia Maritza Ventura.

Elle a donc laissé son fils aux bons soins de sa sœur à elle, espérant un jour le faire venir. Jose a ainsi grandi au Salvador avec sa tante jusqu’à l’âge de 10 ans.

Dans son quartier d’Usulután, il y avait souvent des fusillades. Un jour, des inconnus sont entrés chez lui, portant un homme qui avait été blessé par balles, raconte-t-il.

Des membres de gangs de rue venaient cogner afin de le recruter, ce qui est le lot de bon nombre d’adolescents là-bas, explique la famille.

Il grandissait et la pression aussi.

Deux garçons de son quartier avaient d’ailleurs refusé de se joindre aux gangs. Ils ont ensuite disparu, illustre-t-il.

« Alors ma mère m’a dit : tu vas venir me rejoindre au Texas. »

Décision « terrible »

« Ce fut une décision terrible », résume Leonel Orantes, le beau-père de Jose.

La route s’annonçait périlleuse. Au Mexique, des membres de cartels auraient pu le kidnapper pour ensuite demander une rançon ou le vendre, dit M. Orantes.

Jose Ventura à l’âge de 10 ans, quand sa mère, Sonia Maritza Ventura, est allée le chercher à l’aéroport de Houston, après son périple à travers le Mexique et sa détention à la frontière, en 2013.
Photo ourtoisie
Jose Ventura à l’âge de 10 ans, quand sa mère, Sonia Maritza Ventura, est allée le chercher à l’aéroport de Houston, après son périple à travers le Mexique et sa détention à la frontière, en 2013.

« Mais avec la traversée, on court le risque une fois. Alors qu’en restant au pays, il faut côtoyer le risque tous les jours. Le danger ne finit jamais », explique-t-il. En 2013, Jose s’est joint à une caravane de migrants qui se rendait à la frontière américaine.

Cette méthode de migration consiste à se regrouper par dizaines ou centaines de personnes pour se déplacer afin de se protéger contre les violences rencontrées en chemin, explique Andréanne Bissonnette.

Ce phénomène a fait couler beaucoup d’encre cette année, car des caravanes improvisées comptent maintenant des milliers de personnes.

José a été accompagné par un cousin adulte jusqu’au Mexique.

Puis, pendant des semaines, il a continué seul, se tenant surtout avec les autres enfants de son âge, raconte l’adolescent.

Pendant deux mois, il a fait la route parfois à pied, parfois en autobus ou en voiture. « Il y a des jours où on mangeait bien, d’autres non ».

Il admet avoir eu peur, car il s’est retrouvé dans des endroits « qui ne sont pas faits pour des personnes normales ».

Des lieux où il y avait des gangs, des armes et de la drogue.

« Mais au Salvador c’était la même chose, relativise-t-il. C’était une opportunité que je ne pouvais pas laisser passer. »

Détention et prières

Après avoir traversé la frontière, il raconte avoir été pris en charge par des policiers de l’immigration américaine.

Il a passé plus d’un mois dans différents lieux de détention, dont un pour mineurs seuls. Il ne pouvait pas téléphoner à sa famille, relate-t-il. « Je me demandais : qu’est-ce que je fais ici ? Je suis en prison. »

Les mineurs non accompagnés sont généralement détenus dans des centres conçus pour eux à la frontière américaine, le temps que leur dossier soit évalué et que les autorités trouvent une personne de leur connaissance pour les recueillir, explique Mme Bissonnette.

Pendant ces longs mois, sa mère se faisait un sang d’encre, sans aucune nouvelle de lui, se souvient-elle.

« On a beaucoup prié », résume-t-elle.

Elle essuie ses larmes quand elle se remémore le moment où elle a reçu le coup de fil des autorités lui demandant de venir chercher son fils, remerciant Dieu.

« On pouvait enfin vivre comme une famille normale », lâche-t-elle.

« Mes vêtements étaient tellement sales qu’ils [les autorités] m’ont donné un nouveau chandail pour la rencontre avec ma mère », se souvient Jose.

L’adaptation avec sa famille au Texas ne s’est d’ailleurs pas faite du jour au lendemain, confie-t-il, puisqu’il n’avait connu sa mère qu’en photo et ne lui avait parlé qu’au téléphone.

Jose (au centre) et sa famille dans leur logement de Montréal-Nord. De gauche à droite : sa mère, Sonia Maritza Ventura, son demi-frère, Leonel Orantes-Ventura, 10 ans, sa demi-nièce, Key Orantes, 3 ans, sa demi-sœur, Mirna Orantes, 23 ans, et son beau-père, Leonel Orantes. 
Photo Pierre-Paul Poulin
Jose (au centre) et sa famille dans leur logement de Montréal-Nord. De gauche à droite : sa mère, Sonia Maritza Ventura, son demi-frère, Leonel Orantes-Ventura, 10 ans, sa demi-nièce, Key Orantes, 3 ans, sa demi-sœur, Mirna Orantes, 23 ans, et son beau-père, Leonel Orantes. 

Pendant ce temps, il s’ennuyait de sa famille au Salvador, un manque qui ne l’a pas tout à fait quitté aujourd’hui.

« Mais la pression est partie. Le danger est derrière moi », dit-il.

« Ce n’est pas quelque chose que j’essaie d’oublier, parce que c’était comme une expérience [...] Un [vécu] que pas beaucoup de personnes ont », révèle-t-il.

Il a passé près de quatre ans à Houston au Texas, où il a été scolarisé en anglais.

Puis, il y a trois ans, sa mère et son beau-père ont décidé de quitter les États-Unis en raison des politiques du président Trump­­­, qui leur faisait courir le risque d’être renvoyés au Salvador.

La famille a donc quitté le Texas en autobus il y a deux ans. Ils sont arrivés au Québec en mars 2017 par le chemin Roxham en tant que demandeurs d’asile.

Jose vit maintenant à Montréal-Nord avec sa mère, son beau-père, sa demi-sœur et son demi-frère.

De l’accueil au régulier

« Nonobstant tout ce qui lui est arrivé, il a réussi à prendre de l’avance à l’école » pour bientôt rejoindre une classe régulière, explique son enseignante Isabelle Sauvé.

« Le genre de succès qui donne un sens à mon travail », déclare-t-elle.

Dans les classes de francisation, le lien que tissent les profs avec les élèves est souvent déterminant. Et c’est justement là que réside une des forces de Jose, note-t-elle.

Il vient presque chaque matin s’asseoir près d’elle pour discuter de tout et de rien.

« Ça lui a donné beaucoup de temps de pratique du français, explique la professeure. Aussi, il est persévérant. Il ne se laisse pas abattre. »

Jose rêve de devenir policier ou pilote d’avion. Mais il espère surtout renouer avec sa tante et ses cousins au Salvador, que ce soit là-bas ou ici.

En attendant, il veut simplement continuer à apprendre. « Je suis fier d’avoir appris le français et de connaître une nouvelle vie », déclare l’adolescent.

UN PÉRIPLE DE 6000 KM, dont 2400 km entre le Salvador et les États-Unis

 

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