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Crise du recyclage: des tonnes de plastique risquent d’être enfouies dans l'est du Québec

Des centres de tri pris à la gorge en raison de la crise des prix des matières recyclables

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 La crise du recyclage sévit dans l’est du Québec: un centre de tri menace d’enfouir ses matières, un autre croule sous le plastique accumulé, tandis qu’un troisième risque de fermer ses portes. 

 Selon nos informations, la Régie intermunicipale de traitement des matières résiduelles de Gaspésie a fait savoir à son conseil d’administration qu’à moins d’un miracle, des matières recyclables seraient envoyées à l’enfouissement le 27 juin.  

Comme plusieurs centres de tri, Récupération des Basques, à Trois-Pistoles, est « enterré » sous le plastique. Des tonnes de ballots sont accumulées à l’extérieur en raison de la crise des prix des matières recyclables.
Photo Stéphanie Gendron
Comme plusieurs centres de tri, Récupération des Basques, à Trois-Pistoles, est « enterré » sous le plastique. Des tonnes de ballots sont accumulées à l’extérieur en raison de la crise des prix des matières recyclables.

  

 Le centre de tri accumule les sacs de plastique depuis 18 mois dans sa cour, et cinq cargaisons de recyclage doivent être triées.  

 La directrice du centre, Nathalie Drapeau, confirme que des ballots s’accumulent, mais refuse de commenter la situation. Une conférence de presse à ce sujet est toutefois prévue aujourd’hui.  

 La situation est particulièrement critique pour le centre de tri de Mont-Joli, qui reçoit les quelque 24 000 tonnes de recyclage de 97 municipalités chaque année.  

 Si les sacs de plastique s’accumulent, le problème est surtout le prix de revente du recyclage, qui s’est effondré.  

 Risque de fermeture 

 «Il y a tellement d’offres sur le marché et la demande n’a pas augmenté, et ça met une pression à la baisse. Ç’a tellement baissé que nous, on opère à perte depuis 22 mois ! La perte, c’est plus que 20 000 $ par mois», explique Dominic Bouffard, président de Groupe Bouffard, qui gère le centre de tri.  

 «On est rendu à penser à complètement fermer l’usine. L’heure est grave. On est plus capable», lâche-t-il.  

 «Les prix sont ridicules ! poursuit Danny Lauzier, président du centre Récupération des Basques à Trois-Pistoles. Pour vous donner un exemple, le mois passé pour le carton j’obtenais 102 $ la tonne ; en juin, c’est descendu de 35 $. C’est une chute de 65 %, c’est dramatique», illustre-t-il.  

 Une montagne de plastique 

 Dans son centre de tri, une centaine de tonnes de plastique agricole et une cinquantaine de tonnes de sacs d’épicerie s’entassent.  

 «On n’a pas de débouché pour ça nulle part et ça s’accumule dans la cour. On a des problèmes de stockage... on est enterré sous le plastique», explique M. Lauzier.  

 Pour ce dernier, l’enfouissement n’est pas une option... pour l’instant. «Ma conscience écologique fait que ce serait le dernier recours que je veux employer», dit-il.  

 «Le problème est que le plastique, pour être recyclé, il ne peut pas avoir été exposé au soleil plus qu’un mois, nous a dit Recyc-Québec, ajoute M. Lauzier. Mais l’espace intérieur pour entreposer, j’en ai pas des millions, alors mon plastique est à l’extérieur, je ne sais même pas si je vais être capable de m’en départir.»  

 L’ensemble des 22 centres de tri éprouvent des difficultés en raison de la baisse des prix des matières recyclables, confirme Recyc-Québec. Le plastique et les fibres (boîtes de carton de jus, papier) sont particulièrement visés.  

 L’an dernier, l’entreprise Récupération 2000, qui gérait un centre de tri a Cowansville, en Estrie, a fait faillite. Des tonnes de ballots s’étaient accumulées sur plusieurs mois.  

 «Le site a été nettoyé ce printemps, il en reste encore un peu», confirme la mairesse, Sylvie Beauregard.   

 ► Exportations en baisse   

  •  En 2015, 60 % des matières recyclables vendues étaient exportées.  
  •  En 2018, la Chine, suivie par d’autres pays d’Asie, a considérablement diminué la quantité de matière recyclable venue de l’étranger, dont le plastique.  
  •  Les entreprises de recyclage québécoises absorbent chaque année près de 400 000 tonnes de matières qui étaient autrefois envoyées et exportées, principalement des fibres (carton et papier) et certains plastiques.  
  •  Les prix de vente des ballots de matière sont de 10 % à 25 % plus bas qu’ils ne l’étaient l’an dernier.  
  •  Le Québec récupère annuellement plus d’un million de tonnes de matières, dont 707 000 tonnes de fibres et 46 000 tonnes de plastique.    

 *Chiffres de Recyc-Québec 

 Le système est à revoir complètement  

 Le gouvernement planche sur des solutions concernant la crise du recyclage, mais il sera peut-être trop tard pour certaines entreprises.  

 «Le ministre [de l’Environnement] Benoit Charrette veut améliorer le système. Mais le temps que ça se mette en place... Là, c’est urgent, pour nous c’est une question de semaines. On est rendu au bout du rouleau», déplore Dominic Bouffard, président de Groupe Bouffard qui gère le centre de tri de Mont-Joli.  

 Depuis que la Chine a considérablement limité les quantités de recyclage qu’elle accepte de traiter fin 2017, début 2018, les entreprises de recyclage québécoises doivent absorber près de 400 000 tonnes de matières qui étaient jusqu’en 2017 expédiées à l’étranger, explique Brigitte Geoffroy, porte-parole de Recyc-Québec.  

 Offre trop élevée, prix trop bas 

 Cette décision a semé le chaos chez les recycleurs, même chez ceux qui vendaient sur le marché local.  

 «Après la crise de 2008, je me suis dit : plus jamais on va vendre à l’exportation, on va vendre local, dit M. Bouffard. Mais avec la crise avec la Chine, il y a tellement d’offres que ça a fait une pression sur les prix.»  

 Les prix de vente des ballots de matière sont de 10 à 25 % plus bas que l’an dernier, confirme Recyc-Québec.  

 Aide insuffisante 

 Recyc-Québec souligne avoir mis sur pied une aide financière pour compenser les pertes ; des appels à projets pour améliorer la qualité du recyclage sont aussi lancés.  

 Dans son budget, le gouvernement caquiste a prévu une enveloppe de 100 millions $ sur cinq ans pour améliorer la gestion de matière résiduelle, dont 20 millions pour moderniser les centres de tri.  

 «L’aide est insuffisante, le système est à revoir au complet, lance M. Bouffard. On nous dit que si on investit pour produire une meilleure qualité, on va vendre le produit. Oui, mais on ne le vend pas plus cher!»  

 Depuis 2015, il dit avoir investi 6 millions $ dans son usine. «Mais on ne peut plus investir plus, on n’est plus capable de payer.»  

 Les centres de tri de VIA (Québec, Lévis et Rivière-du-Loup) qui desservent 175 municipalités sont aussi affectés par la baisse de prix.  

 «On va devoir s’asseoir avec nos municipalités pour faire évoluer les ententes afin qu’elles reflètent mieux la réalité du marché», explique le président de VIA, Jean-Sébastien Daigle. Ils ont déjà investi 9 millions $ pour améliorer leurs opérations dans la dernière année.  

 Des propriétaires de centres de tri croient qu’il faut un meilleur partage de risque et des contrats qui permettent de s’ajuster aux variations des prix comme c’est le cas avec le pétrole.