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Couche-Tard: non au salaire minimum à 15$ l’heure

Couche-Tard: non au salaire minimum à 15$ l’heure
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Quelle surprise étonnante. Le milliardaire propriétaire des dépanneurs Alimentation Couche-Tard, Alain Bouchard et son PDG, Brian Hannasch, dont le salaire en 2018 a été juste de 8,76 M$, viennent de témoigner un beau geste humaniste afin de lutter bravement contre la pauvreté des «working poors» et contre les gigantesques inégalités économiques : « Couche-Tard écarte l’idée du salaire minimum de 15$ de l’heure ».  

Mais quelle idée saugrenue de vouloir mieux rémunérer les travailleurs au bas de l’échelle qui, généralement, sont non-syndiqués, de sexe féminin, souvent des migrants et possédant peu de scolarisation! Des gens faciles à mettre au pas comme l’ont été les chauffeurs de taxi que la CAQ a « modernisé » pour faire plaisir à Uber. De toute façon, ces gens n’ont pas les moyens de se payer des lobbyistes, de financer les partis politiques et de s’acheter de la couverture médiatique.    

Après, on vient nous assaillir et nous faire pleurer avec le drame de la pénurie d’emplois. Si les patrons payaient leurs employés comme il faut, vous verriez que la pénurie disparaîtrait aussi vite qu’elle est arrivée. Un autre mythe patronal énoncé afin d’exercer une pression vers le bas sur les appétits inconsidérés des travailleurs. Ça revient à dire que si vous n’êtes pas satisfaits d’être payés 12,50$ l’heure, alors on va faire venir au pays encore plus de travailleurs de l’étranger. Est-ce assez clair?   

Le salaire minimum, c’est bon pour les autres  

Vous pensez que le ridicule tue? Il faut alors lire le titre de cet article du 4 septembre 2014 publié dans Le Devoir, que j’ai ressorti de mes archives: «Couche-Tard profite des hausses du salaire minimum. Le prochain chef de la direction (Brian Hannasch) ne s’en cache pas, ses clients (et ses employés qu’il a oublié de dire) étant surtout des gagne-petit, son entreprise a tout intérêt à ce qu’ils aient plus d’argent dans leurs poches (sauf évidemment ses propres employés)».    

Au premier paragraphe de l’article, le propriétaire Alain Bouchard en rajoute une couche: «La direction de Couche-Tard voit d’un œil favorable les hausses du salaire minimum, car il en résulte au final un grand pouvoir d’achat chez sa clientèle». Oui, il est vrai que pour stimuler l’économie, créer de la richesse, encourager l’épargne, atténuer quelque peu les disparités économiques, accroître la productivité et réduire la pauvreté «structurelle», il est souhaitable d’augmenter le salaire des travailleurs ordinaires. C’est ce que disent les économistes américains de réputation internationale Joseph Stiglizt et Paul Krugman. Par contre, nos économistes émérites de réputation locale, comme les universitaires Pierre Fortin et Luc Godbout, clament, comme le patronat, qu’il ne faut surtout pas hausser le salaire minimum à 15$ l’heure sinon des milliers d’entreprises vont faire faillite. On sort les épouvantails et on fait peur au monde: «Le salaire minimum à 15$, une bombe atomique, selon Pierre Fortin» .    

Le professeur agrégé avait aussi qualifié la dette publique du Québec de bombe atomique. Je vous le dis, un de ces jours, on va sauter, et ça ne sera pas à cause des changements climatiques ni d’une guerre.   

Dehors les syndicats  

Comme Walmart et d’autres, Alain Bouchard n’a jamais voulu de syndicats dans sa cabane. Eux qui viendraient donner un peu de rapport de force aux employés et leur mettre des idées socialistes ainsi que révolutionnaires dans la tête. Et si on vous prend à vouloir syndiquer vos collègues, c’est la porte assurée pour vous. Et au pire, en cas de succès, on va mettre tout simplement la clé dans la porte du dépanneur, comme dans ces deux cas que j’ai répertoriés :   

- « Syndicalisation. Couche-Tard menace de fermer certains dépanneurs »   

- « Commission des relations du travail. Couche-Tard multiplie les procédures ».    

Mais quelle belle touchante entrevue qu’a faite le chroniqueur chevronné de La Presse, Jean-Philippe Décarie, publiée le 1er mai 2012: «Syndicalisation chez Couche-Tard. Alain Bouchard brise le silence». On en fait presque un opprimé. Moi en tout cas, j’ai pleuré à la lecture de cette chronique. Il est vrai que je suis un être sensible.   

Et vouloir payer moins d’impôts par tous les moyens  

Payer moins les employés et moins d’impôts vont évidemment de pair pour certains de nos ténors économiques: «Couche-tard se magasine un paradis fiscal».   

Ça, c’est correct quand on a des gouvernements qui ferment les yeux sur l’évasion fiscale de nos puissants afin de ne pas les irriter outre mesure. Il faut libérer nos créateurs de richesse de la persécution fiscale. Et les documents issus des Paradise Papers ont démontré que Couche-Tard avait ouvert une société affiliée au Luxembourg en 2010 et créé une filiale à l’île de Man en 2015: «Couche-Tard accusée de profiter des avantages de paradis fiscaux».     

Consolez-vous, les pauvres et les employés ordinaires de Couche-Tard n’ont pas ce problème lancinant de se «shopper» un paradis fiscal. Ça fait beaucoup de paperasse et de coûts pour nos joyaux québécois que nos élus pourraient atténuer en se montrant plus flexibles face aux paradis fiscaux. En passant, on ne voit pas souvent nos économistes universitaires émérites Fortin et Godbout écrire sur le fléau des paradis fiscaux.   

Et puis le Québec est sur le BS  

Alain Bouchard se défoule: «Aimez-vous ça, être sur le BS, vous autres? Le fondateur de Couche-Tard accuse le Québec de trop dépenser (comme l’ont dit nos deux universitaires)» .    

Et si nos élites payaient leur juste part d’impôts et de taxes et modéraient leur ardeur à utiliser les paradis fiscaux? Monsieur Bouchard ne dit rien des BS corporatifs. Naturellement, pour lui, la santé, l’éducation, les garderies, etc., ce ne sont rien que des «dépenses», pas des investissements. Et s’il rémunérait un peu mieux ses employés, il y en aurait moins de monde sur le BS et l’État en aurait moins à payer, de l’argent qu’il pourrait investir dans les services publics.    

M. Bouchard qui veut avoir la SAQ  

Fini les instruments collectifs et les sociétés qui appartiennent à l’ensemble de la population: «Que fait l’État dans le commerce? Le président de Couche-Tard souhaiterait voir disparaître la SAQ» (Le Devoir, 26 septembre 2013). Au nom de quel a priori collectivement on ne peut pas être où on veut, même dans ce qu’il appelle péjorativement société d’État? Encore une fois, le dogme et le mythe de la supériorité du privé serinés. Supériorité au profit de qui?   

Et la morale du président se poursuit: «La vente de la marijuana ne passe pas par les sociétés d’État, dit Couche-Tard» . Si Couche-Tard le dit...   

Mais en passant, la SAQ n’est pas un monopole. On peut acheter de l’alcool dans toutes les épiceries, tous les dépanneurs et dans les agences privées.