/entertainment
Navigation

Les Québécois mangent-ils bien?

Une nouvelle étude sur la qualité globale de leur alimentation réalisée en milieu de travail

docteur dimancheQ
Illustration Adobe stock

Coup d'oeil sur cet article

Le concept de santé cardiovasculaire idéale est une révolution dans le monde de la cardiologie. En effet, ce concept souligne qu’il est tout aussi nécessaire de faire la promotion de la santé que de traiter les maladies. Pour ce faire, les experts américains ont défini la santé cardiovasculaire idéale sur la base de trois facteurs biologiques (tension artérielle, glycémie et taux de cholestérol sanguins normaux) et quatre comportements (ne pas fumer, ne pas avoir d’obésité abdominale, être actif 150 minutes par semaine et avoir une alimentation de bonne qualité).

Ces composantes de la santé cardiovasculaire sont communément appelées en anglais Simple 7, pour souligner la simplicité de leur usage.

À la suite de leur introduction, plusieurs grandes études internationales ont unanimement montré la puissance de discrimination de ces sept facteurs simples : si vous ne répondez pas à ces sept critères idéaux, vous êtes à très haut risque pour les maladies cardiovasculaires, alors que plus vous vous en approchez, plus votre risque est faible, la différence étant même très marquée !

Malheureusement, au Québec, on ne mesure toujours pas de façon systématique ces sept indicateurs en pratique clinique, car les médecins de famille et les spécialistes n’ont ni les outils standardisés ni le temps pour évaluer le niveau d’activité physique et encore moins la qualité globale de l’alimentation de leurs patients.

Depuis maintenant plusieurs années (sur la recommandation de mon collègue le Dr Frank Hu, directeur du département de nutrition de l’école de santé publique de l’Université Harvard), nous utilisons dans mon laboratoire de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec – Université Laval un questionnaire très simple qui nous permet de classifier de faible à élevée la qualité globale de l’alimentation des participants à nos études.

À cet effet, une étudiante à la maîtrise, Dorothée Buteau-Poulin, codirigée par la Dre Natalie Alméras et moi-même, vient tout juste de publier des résultats pertinents sur le sujet dans la revue British Journal of Nutrition.

Dorothée y rapporte la qualité nutritionnelle globale évaluée dans une cohorte de 4785 travailleurs québécois âgés en moyenne de 43 ans (environ 2/3 d’hommes et 1/3 de femmes) qui ont participé à notre programme de recherche sur la prévention en milieu de travail (Grand Défi Entreprise). Ces travailleurs (dont 50 % étaient des cols bleus) œuvrent dans 28 entreprises localisées partout au Québec.

Résultats révélateurs

Les résultats obtenus dans cette étude sont très révélateurs. En effet, la proportion de travailleurs répondant aux sept critères de santé cardiovasculaire idéale était inférieure à 1 %.

Ce résultat est d’ailleurs très similaire à ceux obtenus auprès d’autres populations dans le monde.

Par ailleurs, moins de 15 % des travailleurs avaient une qualité nutritionnelle élevée.

Notre étude montre la nécessité de faire la promotion des indicateurs de santé cardiovasculaire auprès de la population afin de mieux les cibler.

Fait intéressant, les femmes mangeaient mieux que les hommes : la moitié de ces derniers avaient une qualité nutritionnelle faible, phénomène observé chez seulement le tiers des femmes.

De plus, des différences très marquées ont été observées dans le profil de santé (âge cardiovasculaire, tour de taille, obésité viscérale, tension artérielle, lipides sanguins) entre les travailleurs (femmes et hommes) ayant une qualité nutritionnelle faible par rapport à ceux ayant une qualité nutritionnelle élevée.

Finalement, puisque nous avons également classifié les travailleurs sur la base de leur niveau d’activité physique et de leur condition cardiorespiratoire (capacité à l’effort mesurée sur tapis roulant), nous avons pu examiner les contributions respectives de la qualité nutritionnelle et de l’activité physique/condition cardiorespiratoire sur la proportion de travailleurs montrant de l’obésité viscérale, telle qu’évaluée par la taille hypertriglycéridémiante (présence simultanée d’un tour de taille élevé et de triglycérides élevés).

Je vous rappelle que l’obésité viscérale est la forme dangereuse d’obésité abdominale, où la graisse est interne, logée dans la cavité abdominale.

Qualité nutritionnelle

Les résultats sont clairs : les travailleurs, même très en forme sur la base de leur condition cardiorespiratoire, montraient plus d’obésité viscérale si leur qualité nutritionnelle globale était faible, comparativement aux travailleurs en bonne condition physique dont la qualité nutritionnelle était élevée.

Ainsi, être très actif et en forme n’annule pas complètement les effets néfastes d’une mauvaise alimentation sur la santé.

En conclusion, même si notre échantillon ne représente pas toute la population de travailleurs québécois, nos résultats suggèrent que peu d’entre eux ont une santé cardiovasculaire idéale.

Évidemment, ceux qui mangent globalement bien et qui sont en forme sont beaucoup moins à risque que les travailleurs sédentaires déconditionnés qui ont une qualité nutritionnelle faible.

Cette étude montre bien l’importance de mesurer et de cibler les comportements (activité physique et qualité nutritionnelle) en milieu de travail.

Nous pourrions aussi le faire en soins primaires lors des visites chez le médecin, dans la mesure où on offre à ce dernier les outils nécessaires. À nouveau, la science de la prévention par le mode de vie existe. Utilisons-la.

* Jean-Pierre Després est professeur au Département de kinésiologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval. Il est également directeur scientifique du Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l’Université Laval, CIUSSS de la Capitale-Nationale, et directeur de la science et de l’innovation de l’Alliance santé Québec.