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Les voleurs d’espoir

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Photo AFP

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On aime croire que l’élan démocratique est un rouleau compresseur, inéluctable et irrépressible. Que quand le peuple exige à hauts cris sa liberté, il finit par l’arracher. Au prix de beaucoup de sacrifices parfois, souvent même, mais de manière irrésistible. Malheureusement, on voit chaque jour en Afrique du Nord que ce n’est pas si simple.

Prenez les Soudanais : ils ont un de ces courages ! Ils se sont donné rendez-vous aujourd’hui par centaines de milliers — une « marche de millions », se plaît-on à rêver — pour exiger que le pouvoir qu’ils ont arraché avec la chute du dictateur Omar el-Béchir passe des mains des militaires à celles d’un gouvernement civil.

Le courage dont je vous parle, c’est d’appeler ainsi à se rassembler, alors qu’au début de juin, après des mois de manifestations, les forces de sécurité soudanaises ont pris d’assaut un « sit-in » pacifique à Khartoum. Plus de 100 protestataires ont été tués et au moins 500 autres personnes blessées.

Le « massacre du 3 juin » n’aura semé la consternation que pour un temps. Le rassemblement d’aujourd’hui survient trente ans jour pour jour après le coup d’État qui avait porté Omar el-Béchir au pouvoir. Lui-même renversé en avril par un putsch militaire, les manifestants veulent éviter d’avoir tant sacrifié pour ne passer que d’une dictature à une autre.

L’ALGÉRIE INFLEXIBLE

Avant-hier, pour un 19e vendredi consécutif, les Algériens ont aussi manifesté, dénonçant la mainmise des militaires sur le pouvoir depuis la démission, le 2 avril, du président Abdelaziz Bouteflika. Il s’était, lui, accroché au pouvoir pendant vingt ans.

Les Algériens, pas plus que les Soudanais, ne souhaitent échanger ce qu’on appellerait chez nous « quatre trente sous pour une piastre ». Le président par intérim, Abdelkader Bensalah, est un vieux rouage du régime, ayant passé plus de vingt ans d’abord à la présidence de l’Assemblée populaire nationale — la Chambre des communes algérienne — puis à la tête du Conseil de la nation, leur sénat. Il incarne tout, sauf le changement qu’exigent les manifestants.

Même chose pour Ahmed Gaïd Salah, devenu l’homme fort de l’après-Bouteflika. Chef d’état-major depuis 2004, vice-ministre de la Défense depuis 2013, ce militaire au long parcours au sein du régime s’est fait une crédibilité en écartant les proches de l’ancien président et en appelant à l’empêchement de Bouteflika pour des raisons de santé. Sauf qu’il tient maintenant tête aux protestataires et les arrestations de plus en plus nombreuses que mène la police n’augurent rien de bon.

DES DÉCOLLAGES DIFFICILES

Depuis le « printemps arabe » de 2011, l’enchaînement des ratés laisse perplexe. La Libye a glissé dans l’anarchie, que l’offensive du maréchal Khalifa Haftar, lancée en avril sur la capitale, Tripoli, n’a fait qu’accentuer.

La Syrie et le Yémen se sont enfoncés dans les plus effroyables guerres civiles sans le moindre espoir que les idéaux de liberté et de démocratie des citoyens se concrétisent, même à long terme.

Il y a aussi le désespoir égyptien, incarné par le président Abdel Fattah al-Sissi, ancien commandant en chef, lui aussi, des forces armées et qui s’est placé à la tête de l’Égypte via un coup d’État. Depuis, il a remplacé l’habit militaire par le veston-cravate, mais la soi-disant crédibilité acquise par les victoires électorales — 96 % du vote en 2014 ; 97 % en 2018 — ne masque pour personne le fait que son autoritarisme est aussi étouffant, sinon davantage, que celui d’Hosni Moubarak.

Par chance, la Tunisie tient le coup. Et même là, un double-attentat des islamistes la semaine dernière à Tunis et le « malaise grave » du président Béji Caïd Essebsi ont ébranlé le pays, qui est impatient de réussir son parcours démocratique avec la tenue d’élections législative et présidentielle plus tard cette année. On lui souhaite tout le succès du monde, parce que ce n’est clairement pas ailleurs dans la région qu’on pourra le trouver.

Des transitions démocratiques éprouvantes...

SOUDAN

Avant...

  • Omar Hassan el-Béchir
  • 75 ans
  • Président pendant 29 ans, 9 mois (1989-2019)
  • Premier ministre pendant 4 ans, 3 mois (1989-1993)
  • Renversé par un coup d’État le
  • 11 avril 2019

Après...

  • Abdel Fattah al-Burhan
  • 59 ans
  • Président du Conseil militaire de transition depuis le 12 avril 2019
  • Général et commandant de l’armée de terre

ALGÉRIE

Avant...

  • Abdelaziz Bouteflika
  • 82 ans
  • Président pendant 19 ans, 11 mois (1999-2019)
  • Ministre de la Défense pendant 15 ans, 10 mois (2003-2019)
  • Ministre des affaires étrangères pendant 15 ans, 6 mois (1963-1979)
  • Poussé à la démission le 2 avril 2019

Après...

  • Abdelkader Bensalah
  • 77 ans
  • Président par intérim depuis le 9 avril 2019
  • Président du Conseil de la nation pendant 16 ans, 9 mois (2002-2019)
  • Président de l’Assemblée populaire nationale pendant 4 ans, 11 mois (1997-2002)
  • Ahmed Gaïd Salah
  • 79 ans
  • Chef d’État-major depuis 2004
  • Vice-ministre de la Défense depuis 2013