/news/currentevents
Navigation

Un riche trafiquant de fentanyl se tue avec sa drogue

Jaren Wayne Feser avait 34 ans et 6M$ en banque quand il a succombé à une surdose, dans les Laurentides

Killam Drug bust
Photos courtoisie, Gendarmerie royale du Canada En 2012, les policiers de la GRC avaient démantelé un laboratoire clandestin de production de fentanyl et de drogues de synthèse chez Feser, à Galahad, en Alberta.

Coup d'oeil sur cet article

Un riche trafiquant de fentanyl a succombé à une surdose de sa propre drogue dans son chalet des Laurentides, avec six millions de dollars dans son compte de banque.

Jaren Wayne Feser n’avait que 34 ans quand les policiers ont découvert son corps sans vie dans sa résidence à Lantier, où il s’était barricadé, le 12 octobre 2018.

Il était devenu millionnaire en produisant et en vendant lui-même des drogues de synthèse et du fentanyl, ce puissant opioïde qui a fait des milliers de morts au pays. Et ce, possiblement au détriment de sa propre santé.

La Sûreté du Québec a conclu qu’il pourrait s’être suicidé par surdose lors d’un épisode de psychose, puisqu’il éprouvait des problèmes de santé mentale.

Plusieurs seringues souillées saisies chez lui laissaient supposer qu’il était aussi devenu un consommateur de drogue par injection.

Des documents judiciaires auxquels Le Journal a eu accès relatent le parcours de ce trafiquant, dont une petite partie de la fortune se retrouve maintenant dans la mire du gouvernement québécois.

À la Breaking Bad

Né et élevé dans une famille de la classe moyenne en Colombie-Britannique, Jaren Wayne Feser a abandonné l’école après avoir fini son secondaire 5.

À 21 ans, un juge américain l’a condamné à 36 mois d’incarcération pour trafic de méthamphétamine et possession d’un produit chimique utilisé dans la production de cette drogue populaire.

Feser avait repris sa liberté quand la télésérie culte Breaking Bad, mettant en vedette un professeur de chimie devenu producteur de crystal meth, a commencé à être diffusée en 2008. Il s’est ensuite trouvé un emploi comme plâtrier en Alberta avant de devenir un émule de Walter White.

Contrairement au personnage de Breaking Bad, Feser faisait tout lui-même : il importait les produits, préparait la drogue, recevait les commandes de clients sur le « Dark Web » — l’internet clandestin — et les expédiait par Postes Canada.

À l’automne 2012, ses empreintes digitales ont été prélevées sur sept enveloppes contenant de la méthamphétamine ou de l’ecstasy (MDMA) et que les policiers d’Edmonton ont interceptées. Ces lettres étaient adressées aux quatre coins de la planète.

La « route de la soie »

L’un de ces clients a admis avoir acheté de l’ecstasy sur le site web clandestin Silk Road — ou « la route de la soie », le plus gros site de vente de drogues au monde avant d’être fermé par le FBI en 2013 — auprès d’un trafiquant ayant emprunté le nom de l’acteur américain Montel Williams.

À la même période, l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a également saisi des produits utilisés pour fabriquer des drogues de synthèse et du fentanyl. Ces produits venus d’outre-mer devaient être livrés dans un entrepôt que Feser louait à Calgary.

Le garage de Feser contenait assez de produits chimiques pour fabriquer un kilo et demi de fentanyl, ainsi que de fortes quantités de méthamphétamine, d’ecstasy et de « drogue du viol ».
Photos courtoisie, Gendarmerie royale du Canada
Le garage de Feser contenait assez de produits chimiques pour fabriquer un kilo et demi de fentanyl, ainsi que de fortes quantités de méthamphétamine, d’ecstasy et de « drogue du viol ».

Le 25 octobre 2012, la GRC est débarquée chez lui pour démanteler le laboratoire artisanal qu’il avait aménagé dans son garage.

Il contenait assez de substances chimiques pour produire 2 kg d’ecstasy, 4 kg de méthamphétamine, un demi-kilo de GHB (communément appelée « drogue du viol ») et un kilo et demi de fentanyl.

Plusieurs enveloppes de drogues étaient prêtes à être postées à des clients. Une photo autographiée du vrai Montel Williams était aussi affichée dans le labo...

Entrée fracassante

Feser a écopé de huit mois de prison pour avoir fracassé une entrée du palais de justice de Calgary au volant de sa camionnette, en 2013.
Photo d'archives, Agence QMI
Feser a écopé de huit mois de prison pour avoir fracassé une entrée du palais de justice de Calgary au volant de sa camionnette, en 2013.

Libéré sous caution après son arrestation, Feser est retourné au palais de justice de Calgary de façon percutante en fonçant dans un mur vitré du bâtiment avec sa camionnette, la nuit du 29 juillet 2013. Cela lui a valu huit mois de prison.

En 2015, Feser a reconnu sa culpabilité dans l’affaire du laboratoire clandestin. Il souffrait alors de dépression, d’après son avocat.

Quand le juge Neil Wittmann lui a demandé s’il avait quelque chose à dire avant de recevoir sa peine, Feser lui a donné une lettre dont la première phrase était : « Mon nom est Jaren et je suis le prophète de Dieu »...

Le juge l’a condamné à cinq ans de pénitencier, dont il lui restait alors 18 mois à purger en soustrayant la détention provisoire écoulée.

Payée comptant

La Procureure générale du Québec veut confisquer la résidence de 384 000 $ à Lantier, dans les Laurentides, que le défunt trafiquant avait payée comptant en 2017.
Photo Martin Alarie
La Procureure générale du Québec veut confisquer la résidence de 384 000 $ à Lantier, dans les Laurentides, que le défunt trafiquant avait payée comptant en 2017.

Le 22 décembre 2017, l’Albertain s’est acheté une maison de 384 000 $ sur la Montée de la Baie, à Lantier, dans les Laurentides. Il l’a payée en totalité et sans hypothèque.

Le 29 janvier 2018, Feser a transféré « 5 999 910 $ d’un compte de la CIBC vers un compte de banque à son nom en Islande » avant d’aller passer trois mois dans ce pays nordique, soutient la Procureure générale du Québec dans une requête en confiscation déposée au palais de justice de Saint-Jérôme en mai dernier.

D’après la procureure générale, le trafiquant avait repris les affaires au Québec.

Feser utilisait comme adresse postale un casier dans une succursale UPS à Piedmont. On y a trouvé un colis renfermant une « quantité importante de fentanyl » et « suffisante pour constater que Feser était impliqué dans le trafic de cette substance », selon la requête.

La demanderesse plaide que la résidence de 384 000 $ est le produit « d’activités illégales ». Feser « maintenait un luxueux train de vie » même s’il n’avait occupé « aucun emploi légitime connu depuis plusieurs années ».

– Avec la collaboration de Diane Meilleur


♦ En 2018, 4460 Canadiens ont succombé à une surdose d’opioïde, dont 2300 en Colombie-Britannique et en Alberta, les provinces où la crise du fentanyl fait le plus de ravages au pays avec l’Ontario, selon Santé Canada.

♦ En 2015, Ross Ulbricht, le créateur du site web Silk Road et dont la fortune s’élevait à 18 millions $, a écopé de la prison à perpétuité aux États-Unis.

♦ De 2011 à 2013, ce site aurait servi à vendre pour 200 millions $ de stupéfiants, selon le FBI.