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12 patients meurent à force d’attendre leur chirurgie

Les chirurgiens cardiaques sonnent l’alarme avec la hausse de l’attente

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Les chirurgiens cardiaques sonnent l’alarme après le décès d’au moins 12 patients québécois, en moins de quatre mois, qui attendaient pour une chirurgie au cœur.

C’est la première fois en 20 ans que les chirurgiens sortent sur la place publique pour dénoncer les morts sur la liste d’attente.

Rencontrés par notre Bureau d’enquête dans les bureaux de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), leurs représentants disent n’avoir jamais rien vu de tel depuis l’an 2000.

« Ce n’est pas un bon été pour être cardiaque sur la liste d’attente », lance le Dr Louis Perrault, président de l’Association des chirurgiens cardio-vasculaires et thoraciques du Québec (ACCVTQ).

Selon lui, le risque pour un patient de décéder alors qu’il se trouve sur la liste d’attente est devenu plus grand que le risque de mourir de complications liées à la chirurgie.

Selon les plus récentes données, on compte 1057 patients en attente d’une chirurgie, notamment des cas de pontages coronariens. On trouve aussi des patients qui souffrent de sténose aortique, un rétrécissement de l’ouverture de la valve aortique qui éjecte le sang du cœur.

En 2014, il n’y avait que 700 personnes sur cette liste.

« La pointe de l’iceberg »

Selon Louis Perrault, on a très rarement atteint le chiffre de 1200 patients en attente (en incluant les cas de greffes et procédures valvulaires). Tout cela a un impact sur le nombre d’annulations et de patients opérés hors délais. Environ 30 % des patients sont opérés hors des délais recommandés.

Le Dr Perrault estime qu’il s’agit « de la pointe de l’iceberg ».

Selon lui, certains hôpitaux opèrent jusqu’à 25 % moins de patients. Il prévoit que la situation ira en s’aggravant cet été avec les congés des employés.

Le manque criant d’infirmières et de perfusionnistes au bloc opératoire et aux soins intensifs est d’ailleurs la principale problématique, selon les médecins spécialistes.

« Il y a zéro reconnaissance pour ces courageux qui vont décider de venir travailler dans ces unités », dénonce la présidente de la FMSQ, Diane Francœur.

Selon elle, il faudrait des incitatifs financiers et des aménagements d’horaire pour attirer et retenir davantage de personnel dans ces départements critiques.

Les chirurgiens cardiaques déplorent aussi le fait que les hôpitaux annulent des chirurgies après 13 h 30 pour éviter les heures supplémentaires après 15 h, l’heure de fermeture habituelle de plusieurs salles d’opération. Des opérations urgentes seraient souvent remises au lendemain faute de personnel.

Canicule dangereuse

S’il fallait que le Québec connaisse une canicule comme celle vécue en Europe la semaine dernière, ça serait catastrophique.

« Ça augmente le risque. Ce sont les premiers [les patients cardiaques] à partir durant les canicules », dit le Dr Perrault.

Il invite le ministère à mettre vite en place un comité de suivi hebdomadaire composé de spécialistes et de hauts fonctionnaires.

DÉCÈS PAR HÔPITAL*

  • Centre hospitalier de l’Université de Montréal 4
  • Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec 2
  • Institut de cardiologie de Montréal 2
  • Hôpital Royal Victoria 2
  • Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal 2
*Entre janvier et avril 2019. Données compilées par l’ACCVTQ. Données non incluses pour Chicoutimi et le Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke
 

Il se plaint sur Facebook... et est opéré rapidement

Des patients désespérés par les temps d’attente d’une chirurgie cardiaque trouvent des moyens originaux dans l’espoir d’accélérer les choses.

L’un d’eux s’est même tourné vers les réseaux sociaux pour se plaindre. Il a été opéré rapidement par la suite.

Louis Perrault.
Chirurgien
Photo Éric Yvan Lemay
Louis Perrault. Chirurgien

« Il a fait un scandale sur la page Facebook de l’ICM [Institut de cardiologie de Montréal] et il est passé. Mais ce n’est pas une façon de gérer les choses », indique le Dr Louis Perrault.

Le spécialiste ne recommande pas aux patients d’agir ainsi, mais comprend que certains peuvent s’impatienter.

Dans certains cas, les chirurgiens suggèrent à leurs patients de passer par l’urgence ou encore de porter plainte à l’établissement.

Un autre patient de l’Hôpital général juif qui attendait depuis des mois a demandé d’être opéré à l’Institut de cardiologie, en espérant que ce soit plus rapide.

Les familles sont également touchées, devant souvent s’absenter du travail.

« L’attente est cruelle », n’hésite d’ailleurs pas à dire la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Diane Francoeur.

296 patients hors délais

Au ministère de la Santé et des Services sociaux, on dit être en contact avec les établissements présentant des écarts et leur avoir demandé un plan d’action. Des discussions ont également lieu avec le Réseau québécois de cardiologie tertiaire pour proposer des solutions concrètes et éviter que la situation se poursuive.

On indique tout de même qu’au mois de mars dernier, on comptait 296 patients hors délais, soit 28 % des patients en attente. De ce nombre, seulement quatre étaient classés comme une priorité 1, soit la plus urgente.

Malgré tout, l’Association des chirurgiens cardio-vasculaires demande des mesures plus énergiques, comme des lits réservés aux patients cardiaques, l’accès prioritaire aux blocs opératoires, et le maintien d’un nombre adéquat de lits aux soins intensifs.