/news/education
Navigation

Quatre ados exclus du Festival de jazz pour avoir voulu étudier

L’école les punit pour avoir « manqué à un engagement » musical la veille d’examens

Ryanna Lydie Sida (au centre) joue du saxophone alto et Rafael Salazar Desjardins excelle à la trompette. Sa sœur Malena Salazar Desjardins (à gauche) raconte avoir elle aussi subi des injustices lorsqu’elle fréquentait le programme de musique de l’école Saint-Luc. 
Photo Dominique Scali Ryanna Lydie Sida (au centre) joue du saxophone alto et Rafael Salazar Desjardins excelle à la trompette. Sa sœur Malena Salazar Desjardins (à gauche) raconte avoir elle aussi subi des injustices lorsqu’elle fréquentait le programme de musique de l’école Saint-Luc. 

Coup d'oeil sur cet article

Quatre adolescents passionnés de musique ont été exclus par leur école d’une prestation au Festival international de jazz de Montréal parce qu’ils avaient auparavant manqué un concert pour étudier en vue de leurs examens de fin d’année.

« Ça me choque, c’est un couteau dans le dos », dit Rafael Salazar Desjardins.

Ce jeune de 15 ans rêve de devenir trompettiste professionnel. « La première chose qu’il fait le matin, avant même de nous dire bonjour, c’est partir une vidéo de jazz », témoigne sa mère Carmen Desjardins.

Il fait partie de l’ensemble de jazz sénior de l’école publique Saint-Luc, à Montréal.

Le groupe a joué sur la scène Rio Tinto du Festival de jazz samedi dernier. Mais pas Rafael ni trois autres de ses pairs qui en ont été exclus même si cet honneur les faisait saliver depuis au moins deux ans.

Au début juin, les concerts auxquels participait l’ensemble étaient si nombreux que Rafael rentrait souvent à la maison vers 23 h, ce qui laisse peu de temps pour étudier, dit-il.

Une prestation dans un gala était prévue le 9 juin. Leur présence y était requise pour environ six heures, la veille d’une semaine d’examens, selon les élèves interrogés.

Ryanna Lydie Sida, 15 ans, avait son examen d’histoire de 4e secondaire du ministère deux jours plus tard.

« Si je coulais cet examen, je coulais toute mon année. Je stressais vraiment beaucoup. »

Ironiquement, les profs ont souvent répété que l’école devait passer avant tout, dit-elle.

Mauvais timing

Quatre élèves du groupe ont choisi de ne pas participer à ce gala en raison du « mauvais timing », tout en proposant des musiciens de remplacement, racontent les jeunes.

Mais l’enseignant a plutôt décidé de les exclure du concert donné au Festival de jazz.

Ils ont été punis « parce qu’ils ont manqué à un engagement » connu depuis le mois d’avril « en laissant un autre groupe de jeunes en plan », indique par courriel Alain Perron, de la Commission scolaire de Montréal (CSDM).

De plus, les examens du lendemain ne demandaient « pas de préparation spécifique » et trois des quatre élèves en question sont arrivés plus d’une vingtaine de minutes en retard à la répétition générale, ajoute-t-il.

Or, cette version des faits est biaisée et erronée, selon Carmen Desjardins.

« Abus de pouvoir »

Les ados et leurs parents n’avaient pas vraiment leur mot à dire dans cet engagement musical choisi par l’école, dit-elle. Son fils a étudié jusqu’à 3 h la veille pour essayer jusqu’à la dernière minute d’y participer. Il n’a jamais eu de problème d’assiduité, assure-t-elle.

Et s’il est arrivé si en retard à la pratique, c’est surtout parce que les portes étaient barrées et que l’enseignant a interdit aux autres élèves de leur ouvrir, raconte Rafael.

« C’est une punition sadique et exagérée. De l’abus de pouvoir juste pour montrer son autorité », s’indigne Mme Desjardins.

Pour certains de ces jeunes, la musique est la seule chose qui les motive à l’école, souligne-t-elle.

Son mari et elle ont contacté le professeur et la direction, en vain. Une plainte a également été déposée à la CSDM et au Protecteur de l’élève. Ce dernier n’a pas donné suite aux appels du Journal.

Un climat « malsain » en musique

D’anciens élèves dénoncent le climat « toxique » de compétition et de guerre politique qui règne, selon eux, au département de musique de l’école secondaire Saint-Luc.

« Les pires cinq années de ma vie. Juste de retourner dans l’école pour voir mon frère [Rafael] en concert, je ne me sens pas bien », dit Malena Salazar Desjardins, 18 ans, diplômée l’an passé.

Elle raconte avoir auditionné pour un rôle dans la comédie musicale Grease en 3e secondaire, à une époque où elle avait pris du poids. Un prof lui aurait dit qu’elle ne « fittait pas corporellement » parce qu’elle n’était pas assez mince et trop « ethnique ».

Enfermée

Elle dit aussi avoir déjà été enfermée de l’extérieur par des élèves dans les toilettes publiques où elle s’était réfugiée pour échauffer sa voix, 10 minutes avant un spectacle.

« J’ai essayé de crier, personne n’est venu m’ouvrir. J’étais en panique. C’était comme dans un film d’horreur. »

Informé par la suite, son enseignant n’aurait rien fait, faute de preuve, dit-elle.

« Je ne blâme même pas les élèves. Ils étaient comme ça à cause des profs » en raison de la « compétition malsaine » qu’ils font régner, dit-elle.

« Une telle est meilleure que l’autre [...] Tout le monde se détestait un peu. »

« C’était la même chose dans mon temps », se souvient sa mère, Carmen Desjardins, 39 ans, qui a aussi fréquenté cette école de Montréal dans les années 1990.

Climat de « guerre »

Selon plusieurs sources, le programme de musique fait la fierté de l’école Saint-Luc, située dans Notre-Dame-de-Grâce, ce qui le rendrait en quelque sorte « intouchable ».

Le Journal a parlé à une personne bien informée dans l’établissement, mais qui préfère garder l’anonymat pour éviter des représailles. Elle indique n’avoir jamais entendu parler de ces incidents.

Mais elle confirme qu’il y a un « climat de guerre » entre les profs et la direction, ce qui insécurise les jeunes.

La CSDM n’a pas commenté.