/world/opinion/columnists
Navigation

Des blessures de guerre qui ne cicatrisent pas

Coup d'oeil sur cet article

Le mois prochain, dans le Pacifique, on marquera le 74e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Japonais et Sud-Coréens se sont entendus sur un traité de paix il y maintenant plus d’un demi-siècle. Pourtant, sans explosion ni pertes humaines, la bataille entre eux fait toujours rage.

D’un siècle à l’autre, le bouc émissaire n’a pas changé de visage. Comme le décrivait Sheila A. Smith, chargée de recherche en études japonaises au Council on Foreign Relations, « dans ce cycle d’antipathie entre le Japon et la Corée du Sud, l’histoire est tenue pour responsable... comme d’habitude ».

Elle est terriblement chargée, l’histoire, entre les deux voisins. Après l’annexion de la Corée par le Japon impérial en 1910, les Coréens sont devenus des citoyens de seconde classe dans leur propre pays. Parallèlement, des dizaines de milliers – possiblement, jusqu’à un demi-million – de femmes étaient contraintes de servir de prostituées aux troupes japonaises, les tristement célèbres « femmes de réconfort ».

Nous sommes – en principe et en réalité – bien loin de tout cela. C’est mal connaître les vieux ennemis. Le Japon, cette semaine, a imposé des restrictions à l’exportation vers la Corée du Sud de trois produits chimiques essentiels à l’industrie technologique coréenne. Parmi les raisons invoquées, Tokyo met de l’avant la sécurité nationale et un « manque de confiance » envers Séoul.

TROIS QUARTS DE SIÈCLE PLUS TARD

Cette méfiance, elle se nourrit des dernières décisions des tribunaux sud-coréens. Ils ont d’abord exigé que le dossier des « femmes de réconfort » soit rouvert et que les Japonais assument leur responsabilité. Puis, à la fin de l’année dernière, la Cour suprême a tranché que les compagnies japonaises devaient compenser les Coréens engagés de force dans leurs mines et leurs usines pendant la période de colonisation de la péninsule de 1901 à 1945.

La mésentente s’est aussi installée sur un autre front, celui des relations avec le dictateur nord-coréen Kim Jong-un. Le président sud-coréen Moon Jae-in a fait le choix de la conciliation pour amadouer le jeune leader du nord, la voie d’ailleurs qu’a aussi choisie d’emprunter le président américain.

À Tokyo, le premier ministre Shinzo Abe ne se gêne pas pour exprimer son scepticisme. En mai dernier, lors d’une conférence de presse avec Donald

Trump, il a dénoncé le tir par Pyongyang d’un missile balistique de courte portée – mais suffisamment longue pour atteindre l’archipel nippon – comme « contraire aux résolutions de l’ONU » et « extrêmement regrettable ». Loin de se montrer rassurant, son vis-à-vis américain se contentait de préciser que « certains dans son entourage étaient inquiets ; pas lui ».

LA CONTAGION NATIONALISTE

À une époque récente, le président américain jouait un rôle de conciliation et de rapprochement entre Japonais et Sud-Coréens. L’ennemi était communiste, russe, chinois, nord-coréen ; c’est face à eux que l’attention et l’énergie devaient être concentrées. L’actuel occupant de la Maison-Blanche ne veut plus faire dans les grandes alliances, mais dans le « one-on-one ».

Japonais et Sud-Coréens, chacun de leur côté, doivent payer plus pour leur défense et en donner davantage, commercialement, pour rester dans les faveurs de la Maison-Blanche. Pire encore, cette « America First » vient cautionner l’intransigeance nationaliste dans la région.

Les Sud-Coréens exigent avec une ferveur grandissante des compensations morales et physiques pour les exactions japonaises du début du 20e siècle, pendant que les Japonais – notamment au sein du gouvernement de Shinzo Abe – contestent de plus en plus ouvertement les abus qu’on leur reproche.

À la fin-juin, le Sud-Coréen Moon Jae-in a été le seul leader étranger à ne pas avoir droit à un tête-à-tête avec le Japonais Shinzo Abe, l’hôte du dernier sommet du G20. Et ils se sont à peine salués avant la traditionnelle « photo de famille ». C’est clair, la chicane est pognée pour de vrai.

JAPON-CORÉE, une histoire compliquée

1895 – Victoire du Japon sur la Chine dans la première guerre sino-japonaise

  • La Chine reconnaît l’indépendance de la Corée
  • La péninsule coréenne devient protectorat japonais

1910 – Annexion de la Corée par le Japon

  • Discrimination raciale contre les Coréens
  • Travail forcé en usines et dans les mines
  • « Femmes de réconfort », esclaves sexuelles pour soldats japonais

1945 – Défaite du Japon dans la Deuxième Guerre mondiale

1965 – Traité de paix entre le Japon et la Corée du Sud

Le Japon et la Corée du Sud, deux géants économiques

Japon

  • Population : 126 854 000
  • 3e économie mondiale, derrière les États-Unis et la Chine
  • PIB : 4864 milliards $ US
  • 1er exportateur mondial de robots industriels
  • Chômage : 2,3 %
  • Moon Jae-in, président

Corée du Sud

  • Population : 51 226 000
  • 12e économie mondiale
  • PIB : 1531 milliards $ US
  • Chômage : 4 %
  • Naruhito, empereur
  • Shinzo Abe, premier ministre