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Épuisement, retraite hâtive, changement de carrière: trop de départs dans les hôpitaux

Les nombreux va-et-vient des infirmières, infirmières auxiliaires et préposés coûtent cher au réseau

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Épuisement, retraite hâtive, changement de carrière: les taux de roulement de personnel sont jusqu’à trois fois trop élevés dans le réseau de la santé, engendrant des pertes de plusieurs millions de dollars chaque année.

« Je trouve ça épouvantable, avoue Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle du Québec (FIQ), un syndicat d’infirmières. Ce sont des indicateurs majeurs. On sait depuis des années qu’ils indiquaient qu’on allait frapper notre mur. »

Selon des données obtenues par Le Journal via la Loi sur l’accès à l’information, les taux de roulement* des infirmières, infirmières auxiliaires et préposés aux bénéficiaires (PAB) sont très élevés dans le réseau de la santé.

Qu’on soit à Montréal ou en région éloignée, le va-et-vient de personnel varie souvent de 10 à 15 % chaque année. À la MRC de La Vallée-de-l’Or, en Abitibi, le roulement des PAB est passé de 9 à 22 % depuis 2015.

Or, le taux ne devrait pas dépasser les 5 % dans le réseau, souligne Nancy Brassard, professeure agrégée en psychologie du travail à l’École nationale d’administration publique.

« C’est beaucoup trop élevé, dit-elle. [...] Ça fait 10 ans que les chercheurs disent qu’il faut s’attaquer à ce problème-là. »

 

Meilleures conditions ?

Selon Mme Brassard, la situation engendre des millions de dollars en « effets financiers négatifs », notamment puisque les départs ralentissent la productivité.

« Ce n’est pas négligeable ! » dit-elle, soulignant que les cadres sont au fait du problème.

« Le taux de roulement coûte des fortunes au réseau. C’est de l’argent qu’on doit réinvestir en conditions de travail », croit Mme Bédard.

Au ministère de la Santé, aucun objectif de taux de roulement n’est fixé, et les pertes financières qui y sont liées ne sont pas calculées.

Selon plusieurs, les piètres conditions de travail encouragent des employés à changer d’air, en espérant trouver mieux ailleurs. D’autres prennent leur retraite dès que possible ou quittent la profession.

« Pour se protéger, le monde regarde ailleurs ou arrête de s’investir personnellement parce qu’ils savent qu’ils vont y laisser leur santé », analyse Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN).

Fusion et formation

Au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), le taux de roulement des infirmières est d’au moins 15 % depuis 2015. Parmi les raisons, on note la fusion récente au nouveau CHUM.

« Notre mission [universitaire] est de former les gens. C’est normal que certains repartent parce qu’on forme le réseau », dit Lucie Dufresne, porte-parole du CHUM.

Actuellement, Mme Brassard croit qu’il est « impossible » de viser un taux de 5 % dans le réseau. Or, la solution passe par la reconnaissance des employés et la communication.

« Ça fait une décennie qu’on parle de ça. Un moment donné, il faut prendre les moyens », dit-elle.

♦ *Le taux de roulement comprend le ratio de départs versus les arrivées pour une année. Les retraites sont comptabilisées dans le calcul.

 

LES PIRES TAUX DE ROULEMENT

Infirmières

  • CHUM (Montréal) 15 %
  • CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal 12 %
  • Institut thoracique de Montréal (CUSM) 12 %

Infirmières auxiliaires

  • MRC Abitibi 16 %
  • CUSM (Montréal) 13 %
  • Outaouais 12 %

Préposés aux bénéficiaires

  • MRC Vallée-de-l’Or  22 %
  • CUSM (Montréal) 17 %
  • CHUQ (Québec) 16 %

Source : Loi sur l’Accès à l’information. Données de 2019 ou 2018-2019.

 

À Québec, on est en mode solutions

Le Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ) a pris le taureau par les cornes pour réduire son taux de roulement, et veut offrir des postes à temps complet à tous ses employés.

Michel Boudreault.
Dir. ressources 
humaines
Photo courtoisie
Michel Boudreault. Dir. ressources humaines

« Notre taux est trop élevé, c’est clair que ça entraîne des impacts », dit sans détour le directeur des ressources humaines du CHUQ, Michel Boudreault.

Éviter les départs

« Un départ que je peux éviter, c’est une embauche de moins que j’ai à faire », compare-t-il.

En 2018-2019, le taux de roulement des infirmières était de 8 % au CHUQ, et de 16 % pour les préposés aux bénéficiaires. Or, la direction vise un taux de 5 %.

Ainsi, la direction a lancé le plan « en mode solutions » pour réduire les départs il y a six mois, et éviter de lourds coûts financiers.

« C’est une opération majeure », avoue M. Boudreault.

Moins de week-end

Pour comprendre les raisons qui expliquent ce va-et-vient, la direction dit avoir consulté les principaux concernés. Résultat ? Les employés souhaitent des postes à temps complet, plus d’horaires de 12 heures, et moins de quarts de fins de semaine.

Actuellement, 70 % des postes sont à temps complet au CHUQ, un résultat au-delà de la moyenne provinciale (environ 50 %).

« Ce sont des nouveaux modèles pour que les gens puissent planifier leur vie personnelle », explique M. Boudreault.

Fait à noter : les employés de moins de 25 ans sont les plus mobiles et n’hésitent pas à partir si on leur promet mieux ailleurs.

Formation payée

Aussi, le CHUQ prépare actuellement un programme selon lequel les futurs préposés seront rémunérés durant la formation.

« Sans avoir des lunettes roses, on est convaincu qu’on peut améliorer les choses », dit-il, croyant que tout le réseau devrait appliquer ce genre de mesures.

Présentement, il manque 160 infirmières et 200 préposés au CHUQ.