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Mon beau Château

Mon beau Château
Photo courtoisie

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 OTTAWA | C’est officiel. Un joyau du patrimoine bâti de la capitale fédérale est en voie d’être en grande partie défiguré. 

 La Ville d’Ottawa a donné son feu vert, hier, à un atroce projet d’agrandissement du mythique Château Laurier. 

 C’est un peu comme si les propriétaires du Château Frontenac de Québec décidaient de greffer une vulgaire tour à condos à l’hôtel carte postale. 

 La nouvelle soulèverait un tollé. 

 C’est exactement la réaction qu’ont eue les citoyens d’Ottawa lorsqu’ils ont vu ce que deviendrait le Château Laurier après son agrandissement. 

 Controverse 

 La saga dure depuis trois ans. Les propriétaires de l’hôtel s’y sont pris à cinq reprises pour que leur projet de rénovation soit accepté par la Ville. 

 Les architectes de Larco Investments ont d’abord proposé, en 2016, de construire deux ailes de 11 et 12 étages modernes, en vitre. Les citoyens sont tombés en bas de leur chaise. 

 Ils se sont vite relevés pour organiser la résistance. Depuis, on appelle cette saga « La bataille du Château ». 

 Les conseillers municipaux ont courageusement donné leur feu vert à la dernière mouture du projet, en juin 2018, juste avant le déclenchement des élections municipales, et avant même d’avoir vu les maquettes. 

 L’actuel conseil avait la chance, hier, de révoquer le permis de bâtir accordé l’an dernier. Ils ont choisi de passer à côté de l’histoire. 

 Ironiquement, plusieurs conseillers ont dit bien du mal du projet, juste avant de lui donner leur aval. L’un d’eux l’a qualifié de « hideux, carré, et beaucoup trop moderne ». 

 Le propriétaire des lieux a promis de traîner en justice la Ville si on lui retire son permis de bâtir. La menace a convaincu une majorité d’élus de se fermer les yeux sur ce désastre architectural. 

 Critiques acerbes 

 Le projet final comporte sept étages et 147 chambres. 

 Il s’est attiré les critiques acerbes d’experts de renom, dont Phyllis Lambert, la présidente fondatrice du Centre canadien d’architecture. 

 Dans une lettre ouverte parue dans Le Devoir cette semaine, Mme Lambert affirmait que les propriétaires du Château s’apprêtaient à « saccager » l’aspect de l’édifice. 

 L’hôtel, achevé en 1912, a accueilli sous ses toits les plus grandes personnalités, de Winston Churchill à la Reine d’Angleterre, en passant par la princesse Diana. 

 Le Château Laurier, avec les édifices du parlement, fait partie des rares bâtiments qui donnent du panache à la silhouette urbaine d’une ville dominée par des immeubles de bureaux génériques en forme de boîtes. 

 Ottawa n’avait pas besoin d’une autre erreur d’urbanisme.

Le plan sur lequel repose la planification de la ville depuis les soixante dernières années est lui aussi un fiasco aux yeux de plusieurs. 

Ce plan, imaginé par le français Jacques Gréber, est une vraie hérésie par rapport aux codes d’aujourd’hui. Il a vidé de sa substance le centre-ville, en y arrachant les industries, les quartiers ouvriers et la gare ferroviaire, dans le but d’embellir la ville.

Résultat: Les citoyens d'Ottawa sont éparpillés dans des banlieues-royaumes et sont en vaste majorité entièrement dépendants de l’automobile. 

Le plan Gréber ne faisait pas l’unanimité chez les urbanistes de l’époque. On lui reprochait surtout le déplacement de la gare loin du centre. La municipalité, qui continue de s’en inspirer, est restée sourde aux mises en garde.

La Ville d’Ottawa n’a visiblement rien appris.