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Essai: Un anthropologue à part

Les Cuivas
Photo courtoisie LES CUIVAS
Bernard Arcand
Éditions Lux

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Bernard Arcand est décédé il y a dix ans. Il faisait partie de cette cohorte d’anthropologues qui se questionnaient sur les causes de la pauvreté et des inégalités sociales tout en voulant changer le monde.

Cet ouvrage posthume parle d’une époque révolue, celle de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix, des foyers de guérilla en Amérique latine, de la guerre du Vietnam, des hippies, des mouvements de revendications des Noirs américains et des contestations étudiantes. Ces mouvements ont évolué vers d’autres formes de lutte, car les problèmes, eux, persistent et se sont même aggravés, avec l’exploitation pétrolière effrénée.

Arcand avait choisi, pour son travail de doctorat, de s’intéresser aux petites communautés, plus particulièrement celle des Cuivas, « une petite population de chasseurs-cueilleurs nomades vivant dans les Llanos », ces vastes plaines situées dans le bassin de l’Orénoque, en Colombie, et qui s’étendent jusqu’au Venezuela. Personne ne savait vraiment comment vivait cette population et Arcand allait s’y fondre dans le décor pendant deux ans, s’adaptant à la vie et au menu des Cuivas. « J’ai mangé des racines pendant quatre jours », écrit-il à son amoureuse, à propos de son voyage initiatique. Il allait même rencontrer, dans cette jungle, des guérilleros vénézuéliens, à l’époque du dirigeant révolutionnaire Douglas Bravo, qui traversaient la frontière colombienne pour se protéger des bombardements de l’aviation vénézuélienne.

Cet ouvrage inachevé, édité dix ans après le décès de Bernard Arcand, raconte donc sa rencontre avec les Cuivas, qui allait être déterminante pour ses combats futurs.

En 1968, il débarque à Bogota, « une ville très ouverte à l’anthropologie ».

Le trajet qu’il effectue en avion, un DC-3, pour se rendre près de son lieu d’étude est digne de mention. « L’avion, soudain, piqua du nez pour passer en rase-mottes au-dessus d’une ferme isolée pour y larguer le courrier. » La porte arrière de cet avion était à demi ouverte et retenue par une ficelle. Quant au pilote, il était debout dans sa cabine pour mieux voir la piste d’atterrissage « à travers les nuages d’un orage tropical », tandis qu’au milieu des turbulences, des cochons et des poules s’affolaient dans l’allée centrale. Cette fois-ci, un des deux moteurs avait pris feu. L’avion se posa « dans la seule rue d’un village perdu afin de solliciter l’aide d’un inconnu qui, sortant de sa maison avec, sous le bras, sa table de cuisine, monta sur cette table pour ouvrir le moteur sous l’aile gauche du DC-3 et trafiquer quelques bouts de fil, puis enfin refermer le tout et retourner chez lui en faisant signe à l’avion qu’il pouvait redécoller ».

Le reste du trajet, qui durera quatre ou cinq jours, s’effectuera sur une barge plate chargée de victuailles diverses, qui glissera sur la rivière Meta à travers le long territoire des Llanos, où Arcand admirera le vol de grands oiseaux.

Population décimée

Là, comme ailleurs, l’anthropologue découvrira une population décimée par l’arrivée des Européens qui transportèrent avec eux une combinaison de maladies : variole, rougeole, varicelle, fièvre jaune ou typhoïde, pneumonie, scarlatine, paludisme « et autres maladies nouvelles et sournoises » qui extermineront ou réduiront dramatiquement la plupart des populations locales. « Une des plus grandes catastrophes de l’histoire, dont nous ne connaîtrons jamais les détails. »

On découvre aussi une autre arme de destruction massive, celle de la religion chrétienne apportée par les missionnaires espagnols. La société indienne en ressortira divisée. « Elle ressemblera davantage au modèle occidental et les Cuivas commenceront à se mépriser les uns les autres », conclut tristement Bernard Arcand.

Un livre brûlant d’actualité.