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À 86 ans, elle tire encore des joints 65 heures/semaine

Ils sont quelque 165 000 salariés de la construction qui auront congé lors des deux prochaines semaines

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Dès ce soir, pas moins de 165 000 travailleurs de la construction seront officiellement en congé pour les deux prochaines semaines. Les fameuses « vacances de la construction » s’étalent depuis 2008 sur la dernière semaine de juillet et la première d’août, pendant lesquelles 25 000 patrons donnent congé à leurs employés. Cette année, Le Journal vous présente certains d’entre eux, qui ont en commun d’avoir des parcours atypiques, mais qui pourront profiter comme tous d’un repos bien mérité.


Ne parlez pas de retraite à Fleurette Daoust. Cette dame de 86 ans tire encore des joints à un rythme de 65 heures par semaine, et ce depuis près de 60 ans.

Fleurette 
Daoust
Photo Chantal Poirier
Fleurette Daoust

« Je ne fais plus de plafonds, c’est mon garçon qui s’en charge, mais j’aide encore pour les murs, couvrir les vis du haut et du bas, et pour faire le sablage », explique Mme Daoust, visiblement peu impressionnée par son emploi du temps.

De son propre aveu, elle croise pourtant rarement des travailleurs sur les chantiers qui ont le même âge qu’elle.

« Je me souviens d’un briqueteur de 75 ans, mais je crois qu’il a pris sa retraite depuis », se souvient Mme Daoust, dont l’esprit est encore très vif.

Dans les alentours de Saint-Jérôme, où elle, son fils Stéphane et sa belle-fille Carole remplissent leurs contrats, des clients se souviennent de l’avoir vue tirer les joints dans leur maison toute neuve, 30 ans plus tôt.

60 ans d’expérience

« Chaque fois qu’on va chez un nouveau client, les gens sont surpris de la voir débarquer et se demandent quel âge elle a. Mais d’un autre côté, ils sont toujours très satisfaits », indique le fils de Mme Daoust, Stéphane.

C’est que la dame fait aller sa spatule depuis près de 60 ans. L’entreprise de plâtrage pour laquelle elle travaille toujours, Léon Daoust & Fils, a été fondée par son mari et elle en 1956, puis reprise par son fils Stéphane au décès du paternel.

« Au début, j’aidais à faire les factures, j’amenais le café, puis je m’occupais des retouches. Puis, j’ai commencé à vraiment travailler un peu plus tard », se remémore-t-elle.

Stéphane Daoust ne se rappelle pas de l’avoir vue faire autre chose.

« Je me souviens qu’enfant, en 1973, je m’étais cassé une jambe et on m’assoyait dans un coin du chantier pendant que mon père et ma mère faisaient du plâtre », précise-t-il.

Ennuyant à la maison

Mais ne parlez pas de retraite à Fleurette Daoust.

« Mon mari est décédé et c’est ennuyant d’être toute seule à la maison. D’ailleurs, les gens me disent que c’est parce que je n’arrête pas que j’ai pu continuer jusqu’à l’âge que j’ai », rigole-t-elle.

« J’aimerais me rendre à 90 ans, et c’est bien parti, je pète le feu. Si j’avais un conseil à donner aux jeunes, ce serait : continuez tant que ça donne de la bonne humeur », conclut-elle, au moment de profiter de deux semaines de repos à l’occasion des vacances de la construction.

« Il y a des années qu’on n’en a pas pris, ou juste une semaine, mais là, on se donne du temps. On compte rester dans le coin, comme mes filles travaillent, elles », résume Stéphane Daoust.

♦ Les travailleurs de la construction se partagent un butin de près de 447,9 millions $ pour profiter de leurs vacances, une hausse de 6 % par rapport à l’an dernier.

Un charpentier malentendant

Steeve Bourdage
Photo PIerre-Paul Poulin
Steeve Bourdage

Un charpentier malentendant estime que son handicap lui donne un gros avantage sur ses collègues puisqu’il n’a pas à endurer le bruit incessant des outils sur les chantiers.

« Les gars avec qui je travaille sont habitués à me côtoyer, et c’est une question d’adaptation, mais je n’ai aucun problème à faire mon métier », explique Steeve Bourdage, qui a perdu l’ouïe vers l’âge de 7 ans.

Il peut lire sur les lèvres et il parle tout de même de façon impeccable.

« Tout est bien organisé et sécuritaire. Jamais je ne me suis senti en danger », témoigne-t-il à propos du chantier sur lequel il travaille présentement, une tour de condos du centre-ville de Montréal.

C’est après une carrière de 20 ans chez Hydro-Québec comme chauffeur et ouvrier de support qu’il a décidé de se réorienter dans la charpenterie. En 2005, à 42 ans, il est retourné sur les bancs d’école.

Un geste qu’il ne regrette nullement, puisqu’il estime aujourd’hui faire « le plus beau métier du monde ».

« Ce qui m’a attiré dans ce métier, c’est que je ne fais jamais les mêmes travaux. On n’a jamais la même routine », explique-t-il dans une entrevue réalisée par texto.

Officiellement en congé depuis hier midi, et ce pour deux semaines, il affirme ne pas avoir de plan de prévu, mais se dit bien heureux.

« Nous, les gars de la construction, on travaille 12 mois par année dans le froid et en pleine canicule, et ça finit par jouer sur le moral, donc, vive les vacances ! » lance-t-il.

Des études religieuses au coffrage

Pat Shearing
Photo Vincent Larin
Pat Shearing

Un jeune père d’une famille monoparentale ne regrette pas d’avoir tourné le dos à une carrière universitaire pour devenir charpentier, un métier qu’il adore.

C’est que les débouchés dans son domaine d’étude, la théologie (l’étude des religions), étaient peu nombreux, comme il a pu le constater après avoir complété son baccalauréat à l’Université Concordia en 2011.

« J’avais de la difficulté à me trouver un emploi et un de mes amis travaillait sur un chantier sur Le Plateau-Mont-Royal [à Montréal], où ils cherchaient un apprenti charpentier, et c’est comme ça que j’ai commencé », se souvient Pat Shearing.

Après deux ans à travailler pour la même compagnie, il a tenté de devenir couvreur, ce qu’il a moins apprécié. Aujourd’hui, il est salarié pour une entreprise de coffrage.

« Je n’avais jamais cru que je ferais ça un jour, mais j’aime beaucoup mon travail. On est toujours dehors et on est amené à travailler différents matériaux, comme le bois, le béton et l’acier », explique M. Shearing.

Et autant dire que ce père d’une fillette de 17 mois, Madeleine, ne chôme pas.

« De 5 h le matin à 7 h le soir, ça n’arrête pas. Je dois me réveiller avant elle pour tout préparer avant d’aller travailler, puis d’aller la reprendre à la garderie le soir », explique-t-il.

Pour une première fois, il pourra profiter de ses vacances avec Madeleine, qu’il compte emmener voir de la famille à Ottawa avant de se rendre dans la Matapédia, en Gaspésie, d’où il est originaire.

La réalité des trans sur les chantiers

Elliott Scott
Photo Vincent Larin
Elliott Scott

Un jeune peintre transgenre de 27 ans souhaite faire évoluer les mentalités dans le domaine de la construction, tout en soulignant de grands progrès depuis quelques années.

Quatre ans après avoir obtenu un diplôme professionnel en peinture de bâtiment, Elliott Scott a entrepris une transition pour changer de sexe. Ce qui ne s’est pas fait sans heurts, au début.

« Je n’ai pas reçu de mépris envers moi directement, mais j’ai entendu beaucoup de commentaires, surtout envers des hommes qui faisaient la transition pour devenir des femmes », raconte celui que le travail a entre autres mené jusqu’au Nunavut, au Nord.

Bien qu’il ne souhaite pas faire un coming out sur chaque nouveau chantier où il travaille, M. Scott constate peu à peu un changement de mentalité dans l’industrie de la construction.

« Il y en a chez les plus âgés qui sont plus ouverts d’esprit et allumés, qui comprennent qu’on n’est pas des malades mentaux et qu’on se lève tous les matins pour faire la même job qu’eux », relate l’homme qui est né dans un corps de femme.

« Je trouve que les femmes et la communauté LGBTQ+ [lesbiennes, gais, bisexuels, transgenres, queers] ont de plus en plus leur place dans la construction. Il y a un petit conflit générationnel qui est présent, mais c’est en train de changer beaucoup », ajoute M. Scott, qui œuvre présentement sur un pont dans l’arrondissement de Verdun, à Montréal.