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«Kaiser Karl» de Raphaëlle Bacqué: la vie phénoménale d’une icône

Raphaëlle Bacqué
Photo courtoisie, Astrid di Crollalanza Raphaëlle Bacqué

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Auteure d’une étonnante biographie du designer Karl Lagerfeld, Kaiser Karl, la journaliste française Raphaëlle Bacqué montre les fantaisies et les travers de l’homme qui a influencé la mode dans le monde entier. Patron exigeant, créateur hyperactif, ami, puis rival de Yves Saint Laurent, amoureux transi, mais glacial : elle présente Lagerfeld comme un roi du style, un king du marketing et un industriel brillant, mais glacial.

Qui était vraiment Karl Lagerfeld, le grand couturier allemand décédé en février dernier, derrière son masque? Directeur artistique de la maison ­Chanel depuis 1983, styliste pour un grand nombre de marques de luxe, mais aussi photographe de mode, ­illustrateur, collectionneur, éditeur, icône connue dans le monde entier.

Dans cette bio passionnante et bien aiguisée, Raphaëlle Bacqué le décrit à la fois comme un homme du monde et un manipulateur de haut vol, un séducteur, un provocateur aux allures de grand seigneur avec ses cheveux poudrés, ses cols montants et ses lunettes noires.

Lagerfeld, homme intelligent et très cultivé, bluffait sans arrêt, restait énigmatique sur son enfance, éludait les questions épineuses, savait tirer les bonnes ficelles dans l’industrie du luxe.

«Il a réussi à maîtriser et à écrire la vie qu’il voulait. C’est quand même assez rare. Il s’est attelé dès le début à construire une vie exceptionnelle, et il a réussi. Vraiment, il en a écrit presque chaque chapitre. À part la mort tragique de Jacques de Bascher, le reste, il l’a à peu près maîtrisé», fait remarquer l’auteure, en entrevue.

De Bascher a été le compagnon de Lagerfeld pendant de nombreuses années.

«C’était une icône mondiale, avec une identité extrêmement particulière. Il a contribué à l’uniformisation du goût, mais pour lui-même, il a gardé son identité très forte.»

Il fut l’un des premiers à comprendre comment faire fortune en dessinant pour plusieurs marques différentes, dont plusieurs étaient beaucoup plus accessibles que la haute couture et le prêt-à-porter.

«Il a vraiment compris, anticipé et accompagné la transformation de la mode, qui passait d’un artisanat à l’immense distribution.»

Le contrôle

Individu rigide qui carburait aux boissons gazeuses, il s’était pourtant entouré d’amis qui, dans les années 1970, faisaient la fête, se droguaient, se perdaient dans les vapeurs des nuits débridées, comme on peut le lire dans Kaiser Karl. Lui, en revanche, ­travaillait au lieu de s’amuser.

«Il avait une volonté d’exister dans son monde, de dominer et maîtriser son industrie, et ne jamais perdre le contrôle», assure la journaliste. «Sa plus grande réussite, c’est sa propre légende.»

Lorsqu’elle a rencontré Karl Lagerfeld en entrevue, Raphaëlle Bacqué en a eu pour son argent : trois heures d’entrevue, accordées après deux heures de retard... et dix mois de démarchage.

«Comme j’avais énormément enquêté, je connaissais ses trucs... et assez vite, j’ai commencé à lui poser des questions plus incisives. Dès que je suis arrivée sur ce créneau, il a tenté de m’intimider. Soit il détournait la conversation, soit il me posait des colles. [...] Si je ne savais pas répondre, il levait les yeux au ciel. Il a essayé de m’impressionner. Ça s’est terminé dans une espèce de joute... il était incroyablement courtois. Mais une courtoisie glacée.»

Révélations

Après le décès de Lagerfeld, les langues se sont déliées, a-t-elle pu constater.

«Des gens qui n’avaient pas voulu me parler ou qui avaient utilisé une langue de bois, tout d’un coup, se sont déboutonnés et m’ont parlé avec beaucoup plus de facilité. Du coup, le visage plus dur, plus cruel est ­apparu.»

Son livre compte plusieurs révélations et la top-modèle Inès de La Fressange vide son sac.

«La première fois, c’était la langue de bois. Après qu’il soit mort, elle m’a raconté leurs querelles, leur rupture – ce qu’elle n’avait jamais raconté, en fait.»

  • Journaliste, Raphaëlle Bacqué a publié de nombreuses enquêtes dans le journal Le Monde.
  • Elle a aussi écrit plusieurs best-sellers, seule ou en ­collaboration avec Ariane Chemin (Les Strauss-Kahn, La femme fatale, Richie, Le dernier mort de Mitterand).

EXTRAIT

Kaiser Karl, Raphaëlle Bacqué, Éditions Albin Michel, Environ 320 pages
Photo courtoisie
Kaiser Karl, Raphaëlle Bacqué, Éditions Albin Michel, Environ 320 pages

«Lagerfeld lui-même, lors de notre rencontre, sembla sur ses gardes. Après des mois de négociations, il apparut un soir, avec ses mitaines, ses bagues – deux ou trois à chaque doigt –, une broche de Suzanne Belperron épinglée à sa cravate, bref, tous les accessoires de “la marionnette dont je tire les ficelles”, comme il disait. Pour montrer sa bonne ­volonté, ou peut-être m’égarer d’emblée, il avait ôté ses lunettes noires.»

– Raphaëlle Bacqué, Kaiser Karl, Éditions Albin Michel