/weekend
Navigation

Prise pour une autre

Vos voix ne nous atteindront plus
Photo courtoisie Vos voix ne nous atteindront plus
Julien Guy-Béland, Héliotrope, 198 pages

Coup d'oeil sur cet article

Le thème est d’actualité : une jeune femme s’est fait voler son identité et en subit les conséquences. Mais son histoire n’a rien à voir avec de folles dépenses faites en son nom. C’est beaucoup plus sinistre, donc prenant !

La narratrice qui nous raconte ce qui lui est arrivé est en soi un personnage. Elle est jeune, écrit au « nous » et est blasée au dernier degré. Mais comme elle a de l’esprit et de la culture, le regard cynique qu’elle jette sur toutes choses, sur elle-même y compris, nous accroche.

Pourtant, aucune cible n’est à l’abri de ses flèches. Ainsi, le jeune homme qu’elle fréquente, très épris d’elle, « ce cher Quelqu’un qu’on pense parfois pouvoir aimer », lui tombe royalement sur les nerfs. « Suffirait de le laisser, mais pas capables. Avons très peur de la solitude, mais supportons pas vraiment le cœur de l’autre. »

Elle est pourtant bel et bien seule cette jeune femme. Pas de copines, plus d’emploi, trop d’alcool, des parents qui demeurent loin de son un et demi montréalais, dans Hochelaga. Mais elle a une gentille propriétaire, Mme Bérange. Hélas, celle-ci meurt subitement. En attendant que la succession soit réglée, elle prend soin du chien aveugle de la défunte voisine.

Mais au bout de quelques jours, elle retrouve le chien assassiné, littéralement crucifié au mur. Quelque temps plus tard, le « cher Quelqu’un » est tué à son tour. Et la narratrice comprend qu’elle est à la fois la seule suspecte possible et qu’elle est menacée, bizarrement suivie par un homme déguisé en cheval.

Vite, fuyons ! Pour ce faire, elle décide de répondre aux appels pressants que lui loge depuis des jours un inconnu, un Américain, qui la prend pour l’autre, « la Voleuse-De-Notre-Nom ».

Et ça, c’est à cause de la police ! Toujours en chasse des pédophiles, celle-ci a autrefois fait appel à une adolescente, hackeuse de talent tenue à l’anonymat, mais que les médias affublèrent d’un prénom invraisemblable, Jeandeleine... qui se trouve être celui de la narratrice !

La hackeuse est devenue célèbre et depuis, la confusion règne. Pas toujours facile à vivre, mais peut-être que là, être prise pour une autre lui servira ? Elle s’envole donc pour Los Angeles.

Identité floue

Les choses ne s’amélioreront pas là-bas, au contraire : les lecteurs paranoïaques seront bien servis. Le titre l’annonce : Vos voix ne nous atteindront plus !

Julien Guy-Béland, dont c’est le premier roman, réussit, avec un seul personnage et un étrange scénario, à concentrer les côtés sombres de notre époque et la vulnérabilité qui vient avec.

Les courts chapitres et l’écriture rythmée contribuent à ce sentiment d’isolement, tout comme le langage employé. Le mélange de joual, de français soutenu et d’anglais omniprésent – détestable manie des romans québécois contemporains – colle ici parfaitement à la personnalité de la narratrice, sans attaches et à l’identité floue.

Et on se dit que cette histoire, au fond, n’est pas si invraisemblable...