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Difficile d’éviter la malbouffe sur la route

L’absence d’une offre santé le long des autoroutes fait mal au tour de taille et à la santé des travailleurs au volant

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Manger sur la route comme devront le faire des milliers de travailleurs maintenant en vacances, c’est se condamner à choisir la malbouffe, concluent autant les camionneurs que les experts en nutrition.

« C’est pas dur, c’est juste de la chnoute qu’on trouve sur les bords de route », résume Mario Fortin, camionneur depuis 11 ans chez Transport Robert.

La halte routière gouvernementale de la Baie-de-Maskinongé sur l’autoroute 40 en direction est entre Louiseville et Maskinongé, en Mauricie, abrite des restos comme A&W, Valentine et Tim Hortons.
Photo Axel Marchand-Lamothe
La halte routière gouvernementale de la Baie-de-Maskinongé sur l’autoroute 40 en direction est entre Louiseville et Maskinongé, en Mauricie, abrite des restos comme A&W, Valentine et Tim Hortons.

Le Journal a passé une journée avec lui pour confirmer l’offre alimentaire limitée sur l’autoroute 20 alors qu’il livrait des produits congelés à Québec, puis de la peinture au retour à Montréal. 

À l’aube des vacances de la construction, ce sont des dizaines de milliers de travailleurs et leurs proches en vacances qui seront à même de constater l’omniprésence des chaînes de restauration rapide sur la route. 

Désert alimentaire

Mario Fortin nous a entre autres parlé d’un collègue camionneur récemment décédé à 64 ans.

« La malbouffe, les heures passées assis dans son camion et la cigarette ont certainement à voir là-dedans », dit-il.

La malbouffe peut se résumer aux quatre chevaliers de l’apocalypse alimentaire, soit le sel, le sucre, le gras et les calories. Si chacun est nécessaire à la santé, en consommer trop nuit.

C’est ce qu’on constate sur les menus des plus importantes chaînes alimentaires du Québec. Ce sont elles qui attirent les conducteurs le long des sorties des autoroutes.

La plus grande surprise, c’est que plusieurs des options qui semblent meilleures pour la santé sont de pires choix que les hamburgers et les frites.

La nutritionniste du Journal, Isabelle Huot, n’est pas camionneuse, mais elle aussi parcourt le Québec pour le développement de son entreprise. Elle est bien placée pour constater le désert alimentaire le long des autoroutes.

« Il faut pouvoir donner une option à ces gens-là, implore-t-elle. Ils vont tous les jours dans ces commerces. C’est un gros enjeu. Ils font généralement peu d’exercices, et doivent donc limiter leurs calories. Ce n’est pas ce qu’on leur offre. »

Cocktail mortel

« Les camionneurs qui restent 12 heures par jour assis, qui mangent mal, ils ont le cocktail parfait pour finir sur ma table d’opération », ajoute le chirurgien cardiovasculaire au centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), Nicolas Noiseux, qui en voit plusieurs passer.

Une étude publiée en 2014 concluait qu’on pourrait sauver 100 000 vies par an aux États-Unis si les Américains coupaient leur consommation de sel de moitié.

Au Québec, on estimait en 2016 que 70 % des hommes et 45 % des femmes de plus de 45 ans présentaient un surplus de poids. Parmi eux, un Québécois sur cinq est obèse, une hausse de 3 % depuis 2008 selon l’Institut de la statistique.

« Les gens veulent manger santé, mais ils veulent aussi avoir du goût, pas seulement de la salade », explique Rio Infantino, fondateur de la chaîne Copper Branch, qui offre de la nourriture à base de plantes.

Et il sait de quoi il parle. Il a travaillé une trentaine d’années entre autres dans des McDonald’s et des Subway avant de se lancer dans le végane.­­

Une fausse impression de santé

Plein de bonne volonté, vous troquez le vilain hamburger pour une bonne salade. Mauvaise décision dans plusieurs cas. 

Prenons la salade César et poulet croustillant de McDonald’s. C’est l’un des pires choix au menu lorsqu’on y ajoute la vinaigrette. Même le Big Mac ne fait pas le poids. La salade est presque deux fois plus grasse, 30 % plus salée et contient 210 calories de plus que le célèbre hamburger.

La salade César avec poulet croustillant de McDonald’s est plus grasse, plus calorique et bien plus salée qu’un Big Mac.
Photo Chantal Poirier
La salade César avec poulet croustillant de McDonald’s est plus grasse, plus calorique et bien plus salée qu’un Big Mac.

« Le pire, c’est que dans les fast-foods, il vaut souvent mieux choisir un cheeseburger qu’une salade, où la vinaigrette gâche tout », confirme la nutritionniste Isabelle Huot.

Même fausse impression de santé chez A&W avec son très tendance burger Beyond Meat « fait de plantes », comme l’écrit la chaîne de restos sur son site web. Mais ce qu’A&W omet de mettre en évidence, ce sont les 1100 mg de sel que contient le hamburger.

Et gras en plus

Bref, moins de viande rouge, mais un problème d’hypertension artérielle en vue. 

« Bien souvent, on remplace un problème par un autre », dit Élise Latour, nutritionniste au Centre EPIC de l’Institut de cardiologie de Montréal

« Vous savez, j’opère aussi des véganes qui ont mangé du tofu toute leur vie ! » illustre le Dr Nicolas Noiseux, chirurgien cardiovasculaire au CHUM.

Avec ses 29 g de lipides, le burger Beyond Meat est aussi plus gras qu’un Big Mac. 

Le hamburger Beyond Meat de A&W n’a pas de viande, mais contient pas moins de 29 g de gras, soit les huiles de canola et de coco.
Photo Chantal Poirier
Le hamburger Beyond Meat de A&W n’a pas de viande, mais contient pas moins de 29 g de gras, soit les huiles de canola et de coco.

Boisson gazeuse

 

« Les troisième et quatrième ingrédients, ce sont l’huile de canola et et l’huile de coco. Avec tous les additifs ajoutés, ce sont des aliments ultra-transformés », explique Stéphanie Côté, nutritionniste chez Extenso, de l’Université de Montréal.

Et qu’est-ce qu’on boit dans ces restaurants quand tout ce sel génère une de ces soifs ? 

« Une boisson gazeuse ! » répond Mme Côté.

Ou un lait frappé au chocolat en guise de dessert, comme c’est le cas chez McDonald’s. Sans savoir que derrière ce produit sucré se cache 820 mg... de sodium, soit la moitié de tout le sel dont on a besoin dans une journée.

La seule solution est d’apporter son lunch

Philippe Asselin ne voit que des restaurants-minute sur les autoroutes du Québec qu’il emprunte à bord de son poids lourd.
Photo courtoisie Jean-Maxime Giguère, La Boîte Qui Tourne
Philippe Asselin ne voit que des restaurants-minute sur les autoroutes du Québec qu’il emprunte à bord de son poids lourd.

Chaque dimanche, le camionneur Philippe Asselin fait ses valises pour cinq jours. 

Au moment de l’entrevue, l’homme de 27 ans revenait de l’Abitibi.

« La plupart des endroits où je passe, il y a juste du junk, c’est très monotone comme offre, se désole l’employé de Transport Audec. Avec la grosseur du camion, on ne peut pas aller partout, alors c’est sûr que l’offre est encore plus limitée ».

Régime minceur

Pour rester en santé, il a créé un rituel le samedi avec sa conjointe. Ils préparent une dizaine de repas, des poitrines de poulet, des hamburgers steak ou du spaghetti, qu’il entrepose dans un petit frigo aménagé derrière son siège. 

Mario Fortin, qui conduit un camion, a bien compris qu’il devait soigner son alimentation. 

Le camionneur Mario Fortin apporte son lunch pour éviter la malbouffe. En le mangeant dans son véhicule, ça lui permet de ne pas s’arrêter en chemin.
Photo Martin Alarie
Le camionneur Mario Fortin apporte son lunch pour éviter la malbouffe. En le mangeant dans son véhicule, ça lui permet de ne pas s’arrêter en chemin.

« D’amener un lunch, ça me permet de ne pas avoir à arrêter, explique-t-il. Aussi, je ne mange pas tant que ça, deux repas par jour, sinon je prendrais du poids. »

« Les camionneurs mangent mieux qu’avant, assure son collègue Philippe Asselin. Je suis loin d’être le seul à me faire des lunchs pour éviter de manger du junk tout le temps. »

De la volonté

Patrick Perron, un camionneur de Montréal, a d’ailleurs perdu plus de 11 livres en 10 jours après avoir troqué les restaurants-minute de bord de route pour un lunch qu’il se concocte. 

Auparavant, il arrêtait systématiquement le matin chez Tim Hortons pour prendre deux toasts, un beigne et un grand café. Sans compter les nombreux arrêts le midi chez McDonald’s. 

« Maintenant, tout ce que je prends, c’est un petit café », dit-il.

Encore faut-il avoir de la volonté, selon lui, car les seuls endroits où il est possible de s’arrêter en bordure de route avec une remorque sont dotés le plus souvent de succursales de restauration rapide.