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«Clin d’œil au Temps qui passe» d'Antonine Maillet: les rêves et les défis d’une vie

Clin d'oeil au Temps qui passe
Photo courtoisie, Éditions Leméac Clin d’œil au Temps qui passe
Antonine Maillet, Éditions Leméac, 184 pages environ

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Par une vingtaine de récits intimes, la grande écrivaine acadienne Antonine Maillet refait le parcours de sa vie – sourire en coin – dans son nouveau livre, Clin d’œil au Temps qui passe. À 90 ans, elle entraîne ses lecteurs dans les découvertes de son enfance, sa passion pour les mots, ses rêves et ses défis de femme, d’écrivaine, de professeur.

Généreuse, Antonine Maillet raconte ses souvenirs d’enfance à Bouctouche, la maladie de sa mère, le décès de son père, un accident dans sa jeunesse qui l’a gravement blessée, ses passions, ses doutes, ses années auprès de Mecha, sa compagne.

Elle parle de sa vie personnelle, mais aussi de ses succès. Elle relate la naissance de La Sagouine, immortalisée par la comédienne Viola Léger, l’écriture de Pélagie-la-Charrette, couronnée d’un prix Goncourt en 1979. Toujours, on ressent son amour profond pour ­l’Acadie et pour cette langue qui prend sa source au temps de Rabelais.

En entrevue, Antonine Maillet est tout aussi charmante, drôle, pétillante. «D’habitude, je suis rapide, mais là j’ai pris du temps à écrire ce livre. J’en ai coupé des grands bouts. Je suis rendue à une époque où on se permet d’être un peu plus sage et de ne pas tout dire ce qu’on croit qu’on devrait dire! Donc, j’ai coupé. C’est la première fois que je fais un tel balayage dans mon écriture.»

Curieuse phrase

«J’ai eu comme une espèce d’éclair», dit-elle en racontant qu’elle s’est réveillée vers 4 h du matin, avec en tête une curieuse phrase en anglais, elle qui ne rêve jamais en anglais : «The Still Wink to Passing Time.»

«J’ai pensé que c’était une vieille phrase de Shakespeare qui était ­restée dans le grenier de ma mémoire», dit-elle. En faisant une recherche sur Google avec l’aide d’une amie, elle a réalisé qu’aucun poète anglais n’avait dit ça... et que cette phrase, donc, lui appartenait.

Même si on le lui a maintes fois demandé­­­, elle ne voulait pas faire une autobiographie. «Ça ne me paraissait pas mon genre. Mais sans m’en rendre compte, c’est ce que j’ai fait, mais avec des choix. Je n’ai pas raconté ma vie ; j’ai raconté des moments, des souvenirs de ma vie. J’ai appelé mon livre Clin d’œil au Temps qui passe parce que “still”, en anglais, ça veut dire tranquille, et il n’y a rien de tranquille chez moi.»

Une conteuse née

Antonine Maillet croit qu’elle a trouvé très tôt sa vocation, son désir de répon­dre à un métier qui lui appartenait. «C’était la création. Mais je savais que mon instrument, c’était les mots. [...] J’ai compris que j’étais une conteuse. Une raconteuse. Qu’avant tout, j’avais de la mémoire et de l’imagination, et un peu de sensibilité, des émotions fortes. Et ce sont les dons qu’il faut à l’écrivain.»

L’écrivaine se souvient qu’enfant, elle faisait répéter des mots qu’elle aimait, qui sonnaient bien. «Souvent, c’était les mots anciens, parce que l’Acadie est très riche. L’Acadie a deux langues : elle a la langue française, mais la langue française ancienne, avant la Renaissance, celle du Moyen-Âge.»

Elle ajoute qu’elle l’a compris le jour où elle a écrit sa thèse sur Rabelais. «J’ai retenu 500 mots qui sont encore dits en Acadie, qui sont dans ma gorge – je sais les prononcer – et qui sont disparus du dictionnaire. Ils sont dans Rabelais, ils sont en Acadie, ils sont dans ma mémoire. C’est un bagage dont j’avais hérité.»

Elle rêvait de refaire le monde... et de le refaire avec des mots. Elle l’a fait, magnifiquement. Et elle continue de le faire. Son prochain livre est déjà ­terminé et s’intitule Le Sablier. Il paraîtra au cours des prochains mois.

Clin d'oeil au Temps qui passe
Photo courtoisie, Paul Labelle Photographe inc

► Antonine Maillet est née à Bouctouche au Nouveau-Brunswick en 1929 et habite à Montréal.

► Elle a écrit une cinquantaine de livres dont La Sagouine, ­Pélagie-la-Charrette (prix Goncourt 1979), Le huitième jour, Le chemin Saint-Jacques, Le mystérieux voyage de Rien.

► Sa renommée s’étend à toute la francophonie et son œuvre est traduite en plusieurs langues.

EXTRAIT

«Ce matin, mes doigts marchent sur des œufs.

Certains jours, le Temps a l’écaille fragile et me pousse à le regarder de travers. Ou par en dessous. Ou à le rouler en boule au creux de ma main et tenter de le récupérer. Un récit peut sortir tout frais de l’imagination comme un champignon ; mais aussi tout cru de la réalité pour finir par écrire une histoire vraie qui aura l’air inventée.»

– Antonine Maillet, Clin d’œil au Temps qui passe, Éditions Leméac