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Un bond de géant

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Quand Neil Armstrong a marché sur la Lune, le 20 juillet 1969, mon père avait 16 ans.

Il était septième d’une famille de douze ­enfants à Lac-à-la-Croix, au Lac-Saint-Jean, et ils avaient passé la journée à faire les foins avec leur père ou à assister leur mère dans la maison. La chaleur était accablante, et c’était un été où il ne pleuvait pas. On fauchait depuis plusieurs jours.

Il fallait se dépêcher d’ensiler ce bon foin qui séchait dans les champs, quitte à travailler de nuit, mais ce dimanche-là, mon grand-père voulait reposer son monde.

Surtout, il voulait que ses enfants puissent voir un homme marcher sur la Lune. Ce qu’ils firent, un peu avant 23 h, rassemblés devant la télévision, dans une maison brûlante, comme tant d’autres familles.

Une fois au lit, ils trouvèrent vite le sommeil, épuisés par l’effort.

La misère

Mon grand-père savait qu’il commettait une imprudence en ajournant la soirée de travail. De fait, la pluie s’abattit sur la ferme cette nuit-là.

Ils trouvèrent au petit matin leurs foins détrempés, pourrissant dans les champs, inutilisables. Pour une famille déjà au seuil de la misère, les conséquences financières de la perte de tout ce labeur étaient terribles.

Mon grand-père était inconsolable. Il avait seulement voulu permettre à ses enfants de rêver avec tous les autres enfants du monde, depuis leur maison du rang Caron.

La pauvreté normale

Mon grand-père est décédé deux ans plus tard, à 52 ans à peine, usé par les responsabilités écrasantes d’un chef de famille nombreuse, les poumons détruits par le travail dans une grange mal ventilée. Mon père était plutôt amer, quand il repensait à son enfance, choqué par la pauvreté ­normale de sa famille et de toutes celles qui les entouraient.

L’humanité a fait un bond de géant, le 20 juillet 1969. Il ne faut toutefois pas oublier que le Québec et plusieurs de ses familles en ont fait un également, depuis cinquante ans.