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Selfiman n’est pas un superhéros

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Au moment où commencent les vacances de la construction, je reviens de vacances en Europe. Et vous savez quelle drôle d’espèce j’ai croisée là-bas, dans les musées ? Selfiman, sa compagne Selfiwoman, et leur trâlée de petits Selfimini.

SELFIE AVEC VINCENT

Selfiman visite les expos au pas de course : s’il pouvait faire le Louvre en trottinette électrique, il le ferait. De toute façon, il se fout de ce qu’il voit. L’important, c’est de cocher toutes les cases de la liste des « Incontournables ». La Joconde ? Check ! Le Penseur de Rodin ? Check !

Cette espèce étrange (pas du tout en voie de disparition) est incapable de regarder un Renoir, un Picasso sans se prendre en photo devant.

J’ai croisé mes premiers Selfimen agglutinés devant le fameux autoportrait de Van Gogh au Musée d’Orsay. Ce n’est pas compliqué, il y avait tellement de Selfimen, Selfiwomen et Selfimini devant le tableau, qu’on ne voyait plus... le tableau. Il n’était plus qu’un simple prétexte, un fond pour servir de décor aux Kid Kodak.

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Comme les faux décors qu’on voit derrière les photos de finissants. L’important dans la photo, ce n’était pas la face du génie hollandais, mais la face du génie du Wisconsin ou de Shanghai qui souriait devant.

Prendre son autoportrait photographique devant l’autoportrait de Van Gogh, avouez que c’est comme qui dirait... ironique.

Pauvre Vincent ! Lui qui n’a pas connu le succès de son vivant, s’il voyait le cirque pathétique devant son œuvre, il se couperait l’autre oreille.

Sur le site du musée d’Orsay, on apprend que Van Gogh a écrit à son frère Théo : « On dit et je le crois volontiers, qu’il est difficile de se connaître soi-même. Mais il n’est pas aisé non plus de se peindre soi-même ».

Par contre, se photographier soi-même, c’est l’enfance de l’art...

J’ai revu de beaux spécimens de Selfimen à la fabuleuse exposition consacrée à Toutânkhamon à La Villette. Entassés comme des sardines, on défilait à la queue leu leu devant les trésors du jeune pharaon. Pourquoi était-ce si long ? Tous les Selfimen se prenaient en photo devant chacun des centaines d’artefacts retrouvés dans la tombe du pharaon.

C’est fou la quantité de touristes que j’ai vus visitant une exposition comme si leur téléphone remplaçait leurs yeux. Le bras tendu vers « la chose à voir », le Selfiman ne regarde pas les œuvres, ne les laisse pas le toucher (ou le choquer, le déranger, l’attendrir, le révolter). Il ne veut qu’immortaliser leur existence. Dire : « J’étais là, voici la preuve ».

J’ai même vu des tas de gens qui photographiaient systématiquement toutes les oeuvres et tous les panneaux descriptifs, sans s’arrêter. Tu fais le tour du Musée Picasso en 3 minutes 40 secondes, top chrono.

Rendu là, chose, achète donc le catalogue, en plus les photos seront de meilleure qualité !

MIEUX QUE RIEN

Je sais que je devrais me réjouir qu’en 2019, il y ait encore des gens qui s’intéressent aux beaux-arts. Mieux vaut des musées remplis de Selfimen que des musées vides.

Mais je ne peux m’empêcher de m’ennuyer de l’époque où on allait voir une expo pour flâner. Pour passer tranquillement d’une oeuvre à une autre.

On prenait le temps. Et surtout, on savait regarder... avec nos yeux.