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Le témoignage de Robert Mueller au Congrès: des enjeux énormes pour les démocrates et les républicains

Le témoignage de Robert Mueller au Congrès: des enjeux énormes pour les démocrates et les républicains
AFP

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C’est demain le jour tant attendu de la comparution du procureur spécial Robert Mueller devant le comité des affaires judiciaires et le comité du renseignement de la Chambre des représentants. Chez les démocrates comme chez les républicains, les attentes sont très élevées. Les risques ne le sont pas moins.  

C’est bien connu, les Américains lisent peu. Très peu d’entre eux, y compris parmi les 435 membres de la Chambre des représentants et les 100 sénateurs, se sont tapé les 448 pages lourdes et denses du rapport Mueller. À peine plus ont daigné lire le résumé très révélateur préparé par le procureur spécial et son équipe. Chez les républicains, on se contente d’en retenir la conclusion manifestement fausse qui est devenue le mantra de Donald Trump et de son ministre de la Justice—qui pourrait tout aussi bien passer pour son avocat personnel—William Barr: «No collusion, no obstruction». Chez les démocrates, plusieurs pensent encore que, caché entre les lignes, se trouve le pistolet fumant qui mènera le président Trump directement vers une retraite précipitée, sinon vers la prison. La réalité se trouve quelque part entre ces deux extrêmes.    

Chez les uns comme chez les autres, il s’en trouve pour croire fermement que le témoignage de Robert Mueller au Congrès et devant les caméras de la télévision confirmera leur version des faits et provoquera des changements massifs dans l’opinion qui viendront cimenter une fois pour toutes leurs espoirs de victoire aux urnes en novembre 2020. De part et d’autre, on risque d’être déçu. L’impact potentiel de ce témoignage ne peut pas être sous-estimé, mais il importe aussi de ne pas le gonfler hors de proportion.     

Tant les démocrates que les républicains chercheront à tirer des gains partisans de ce témoignage, mais Robert Mueller aura ses propres motivations et ceux qui croient pouvoir le manipuler à leur avantage risquent d’être les grands perdants de cette journée.   

  

Ce que les démocrates espèrent tirer de Mueller  

Jusqu’à maintenant, grâce à la première impression laissée par le résumé hyper-complaisant de William Barr suite à la sortie du rapport Mueller, Trump et les républicains s’en sont bien tirés dans la bataille de l’opinion publique. Le niveau d’appui à Donald Trump est demeuré stable, ce qui est une victoire pour lui, car il aurait pu subir des pertes si le contenu réel du rapport n'avait pas été si habilement déformé par Barr, avec la complicité bienveillante des médias conservateurs. L’objectif premier des démocrates est donc de démonter l’illusion fabriquée par Barr et répétée à satiété par Trump en amenant Mueller à énoncer succinctement et de vive voix ses conclusions pour ce public qui refuse de lire le rapport ou de croire ce que les intermédiaires en disent, y compris les plus de 1000 ex-procureurs fédéraux qui ont signé une déclaration selon laquelle les preuves décrites dans le rapport Mueller seraient à leurs yeux suffisantes pour justifier une mise en accusation pour entrave à la justice.     

Les conclusions du rapport peuvent être résumées assez brièvement. D’une part, il y a eu une intervention de grande envergure de la Russie dans la campagne de 2016 au bénéfice de Trump et les responsables de sa campagne en étaient conscients. Les responsables de la campagne de Trump ont tacitement accepté, voir invité, cette intervention, tout en ne faisant rien pour la signaler aux autorités. S’il n’existe pas suffisamment de preuves pour démontrer que ces agissements étaient criminels, le rapport fournit suffisamment de preuves pour établir qu’ils étaient hautement répréhensibles.   

D'autre part, le rapport décrit dans le menu détail au moins dix exemples d’agissements qui permettent d’établir que le président pourrait fort bien être inculpé d'entrave à la justice. Toutefois, le procureur spécial a jugé qu’une telle mise en accusation ne relevait pas de lui, mais du Congrès, à travers le processus de destitution (impeachment). Ce que Robert Mueller a déjà dit clairement est que s'il avait jugé que le président n'avait pas entravé la justice, il l'aurait dit. Ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre que Mueller invite le Congrès à mettre le président en accusation via la procédure d'«impeachment».    

L’objectif des démocrates demain est donc de faire en sorte que Robert Mueller énonce lui-même clairement ces conclusions dans un clip qui viendra discréditer une fois pour toute le mantra de Trump, «No collusion, no obstruction». Si c'est suffisamment clair, une telle déclaration pourrait même débloquer la résistance du leadership démocrate à enclencher un processus de destitution. Le problème pour les démocrates est que Robert Mueller va fort probablement enrober ses déclarations de plusieurs couches de jargon juridique, ce qui rendra difficile leur tâche de communication.    

L’autre objectif des démocrates sera d’extraire de Mueller des déclarations qui permettront d’appuyer la perception selon laquelle les fautes reprochées au président Trump, à défaut d’être des actes criminels, n’est sont pas moins politiquement inacceptables. Ce sera encore plus difficile, car Robert Mueller tiendra avant tout à ne pas être perçu comme jouant le jeu des interprétations partisanes, mais ça vaudra la peine d'essayer.     

Finalement, même si le département de la Justice a recommandé à Mueller de ne révéler aucune information sur les tractations d’arrière-scène qui ont mené à son rapport, les démocrates ont intérêt lui en faire révéler le plus possible, tout en évitant de pousser trop loin et d’amener le très prudent Mueller à se fermer comme une huître.     

Des défis pour les républicains  

La tâche des républicains ne sera pas facile non plus. Certains d’entre eux, plus fervents partisans de Trump, pourraient être tentés de faire répéter par Mueller le mantra de leur leader. Ce serait risqué, car Mueller serait forcé de leur dire sans détour qu’il est faux de prétendre qu’il n’y a eu aucune collusion et aucune entrave à la justice.     

L’autre objectif possible des républicains sera de tenter d’amener Mueller à leur donner des bribes de confirmation du mythe qu’ils ont construit à l’effet que l’enquête Mueller était biaisée. Il est fort possible que certains d’entre eux cherchent à redorer leur image auprès de leur grand patron en confrontant Mueller sur les prétentions de conflits d’intérêts et de traitement biaisé. Les républicains pourraient ainsi espérer faire des gains politiques en attaquant la crédibilité de Mueller, mais ce serait difficile et risqué. Difficile parce que Mueller est lui-même républicain et il a une vaste expérience des témoignages au Congrès qui lui permettra d’éviter de tomber dans leurs pièges. C’est aussi une approche risquée, puisque Mueller sera parfaitement capable de défendre les membres de son équipe et de déboulonner pour de bon le mythe selon lequel son enquête ferait partie d’un vaste complot entre les démocrates et le «deep state» pour nuire à Donald Trump.    

Finalement, il ne faut pas négliger un troisième objectif probable des républicains dans leur face-à-face avec Mueller, qui sera beaucoup plus facile à atteindre et qui consiste à entretenir la confusion sur la signification réelle du rapport. En multipliant les diversions, les distractions et les changements de sujet, les républicains pourraient assez efficacement parvenir à enterrer les éventuels gains de leurs adversaires.    

Le piège du spectacle  

Il est donc clair que le passage attendu de Robert Mueller au Congrès présente des opportunités de gains importants et des risques de pertes non moins importantes pour les deux partis. Dans les deux cas toutefois, le mot d’ordre devra être la discipline. Pour des membres du Congrès en mal d’attirer l’attention de leurs électeurs, ou pour des républicains désireux de se mettre dans les bonnes grâces du président, une audience comme celle de demain est une occasion en or de tenter de se mettre en valeur en volant le spectacle. Ce serait une grave erreur. Il est peu probable que Robert Mueller se prête à ce genre de jeu opportuniste et ceux qui tenteront de s’approprier les feux de la rampe risquent fort de nuire à l’intérêt général de leur parti.     

Bref, même s’il fait beau demain, tous ceux qui suivent de près la politique américaine auront de bonnes raisons de s’enfermer dans leur salon pour ces audiences historiques. Le président Trump lui-même a affirmé qu’il ne porterait aucune attention au témoignage de Mueller, mais il est beaucoup plus probable qu’il ne manque pas une seconde de l’événement, qui pourrait représenter un tournant majeur de sa présidence, même s'il serait imprudent de parier un gros montant là-dessus.    

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM