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L’horreur en face

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L’agent de la SQ Patrick Bigras, qui a découvert les corps mutilés des deux jeunes enfants tués par Guy Turcotte, et qui a ensuite dû raconter tout ce qu’il a vu dans les moindres détails lors de deux procès, s’est enlevé la vie.

Les images qui le hantaient ont probablement eu raison de lui.

« RIEN NE NOUS PRÉPARE À ÇA »

Vous vous imaginez vivre avec de telles images dans votre tête ?

Jour après jour après jour ?

Il y a quelques années, j’ai interviewé Roméo Dallaire, l’ex-commandant de la mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda.

Témoin impuissant du génocide des Tutsis par les Hutus, un massacre qui a fait plus de 800 000 morts, ce militaire de carrière a fait une terrible dépression lorsqu’il est revenu au pays.

« Peut-être étiez-vous trop sensible pour faire ce métier, lui ai-je dit. Vous êtes-vous déjà posé la question ? »

Monsieur Dallaire m’a regardé dans les yeux pendant quelques secondes, sans dire un mot. Comme sidéré par la bêtise de ma question.

« Monsieur Martineau, personne n’est préparé à voir ce que j’ai vu... J’ai vu des centaines de corps d’enfants empilés les uns sur les autres. Je me souviens encore du son que faisaient ces corps lorsqu’ils glissaient. On aurait dit des poissons morts qui glissent sur l’étal d’un marchand... »

J’ai encore des frissons en vous racontant cette scène.

Certains métiers vous demandent de regarder l’horreur en face. Sans détourner les yeux.

Policier. Pompier. Juge. Urgentologue.

Même juré.

Les citoyens « ordinaires » qui ont agi comme jurés lors des deux procès de Guy Turcotte ont dû regarder des agrandissements photographiques des cadavres mutilés de ses jeunes victimes. Rien ne pouvait les préparer à ça.

Certains, j’en suis sûr, resteront marqués à vie.

Et que dire des policiers qui doivent regarder pendant des heures et des heures des sites de porno juvénile dans le cadre de leurs enquêtes ?

Vous imaginez ce qu’ils ressentent ?

BIENVENUE EN ENFER

En 1985, le journaliste américain Mark Baker a publié un livre sur la vie quotidienne des policiers.

Intitulé tout simplement Cops: Their Lives in Their Own Words, ce livre passionnant est une suite de témoignages d’une centaine de flics.

Un policier raconte qu’il a été appelé pour aller sur les lieux d’un accident d’automobile.

Sophie et Richard ne sont pas bons aux fourneaux, mais ils savent cuisiner leurs invités! Invitez-vous à la table de Devine qui vient souper? une série balado originale.

Tous les passagers étaient morts, sauf un. Une passagère n’avait plus de nez, un des conducteurs avait été décapité. Une jeune fille de neuf ou dix ans était consciente lorsqu’il est arrivé, mais elle est morte dans ses bras.

« Elle m’a pissé dessus lorsqu’elle est morte, je sens encore son urine couler sur mes bras... »

Des témoins de l’accident connaissaient certaines des victimes.

« Et le bébé, il est en vie ? ont-ils demandé à l’agent.

— Quel bébé ? De quel bébé parlez-vous ? »

Il n’y avait aucune trace de bébé dans l’auto, ni autour.

Après plusieurs minutes, le policier l’a trouvé. Il était empalé sur la branche d’un arbre, une vingtaine de pieds dans les airs.

Le policier a dû grimper dans l’arbre, scier la branche et ramener le cadavre...

C’était la première fois qu’il patrouillait seul.

Pas étonnant que certains policiers finissent par craquer...