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Quand la réno vire au cauchemar

La saison estivale avec ses bricoleurs du dimanche est propice aux amputations de doigts

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L’utilisation d’outils tranchants lors de rénovations estivales peut vite virer au drame pour les bricoleurs, alors qu’une centaine de travailleurs se font amputer chaque année après avoir mal utilisé un outil. 

«Les conséquences sont terribles», dit sans détour le Dr Joseph S. Bou-Merhi, chirurgien plasticien au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM). 

«Perdre deux ou trois doigts, ça risque d’être catastrophique pour votre vie. Ça va vous affecter. À tous les jours», ajoute-t-il. 

En cette période estivale, de nombreux Québécois profiteront du beau temps pour réaliser des travaux de menuiserie. Mais, en une fraction de seconde, des doigts peuvent être tranchés par une scie ronde ou une fendeuse à bois. 

Chaque année, une centaine de patients sont hospitalisés après avoir subi une amputation, montre les données du Centre d’expertise en réimplantation (CEVARMU) du CHUM; 89 % sont des hommes. 

«Il fait beau, c’est les rénovateurs de l’été. [...] Les fendeuses à bois vont sortir. Les Québécois, ils aiment ça couper du bois!», dit le Dr Bou-Merhi, directeur du CEVARMU. 

«La machine est sécuritaire, mais elle ne pardonne pas. Et elle est très hostile», dit-il. 

Aujourd’hui, les bricoleurs du dimanche ont autant d’accidents que les professionnels de la construction et de la menuiserie. 

Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, les victimes sont souvent expérimentées. 

Ils veulent aller vite 

«La personne qui vient d’acheter la machine va lire le manuel, va mettre le cran de sécurité, dit le chirurgien. Ça arrive toujours aux gens habitués, qui connaissent la machine et qui veulent faire vite.» 

La réimplantation d’un doigt est possible jusqu’à 12 heures après l’amputation, s’il est bien conservé. 

Le CEVARMU est unique au Québec : tous les patients qui nécessitent une amputation ou une réimplantation y sont transférés. Une équipe de 14 chirurgiens se relaient la garde en tout temps. 

Bien que le taux de réussite de la réimplantation soit aujourd’hui très bon, les conséquences d’une amputation sont à vie. Engelures l’hiver, raideurs, douleurs : le patient ne récupère jamais 100 % de ses capacités. 

«Les conséquences après l’accident sont terribles pour le travail, les loisirs, les sports d’hiver. Et ça prend de la rééducation pendant six mois à un an», dit le chirurgien, qui espère que la prévention aidera à améliorer le bilan. 

PATIENTS HOSPITALISÉS SUITE À UNE AMPUTATION 

2019-2020* : 30 

2018-2019 : 70 

2017-2018 : 98 

2016-2017 : 110 

2015-2016 : 81 

2014-2015 : 105  

  •  89 % sont des hommes 
  •  58 % ont entre 35 et 65 ans 
  •  27 % ont moins de 35 ans  

Amputations les plus courantes : doigts, main, poignet 

Outils en cause : banc de scie, scie circulaire/scie ronde, fendeuse à bois, souffleuse à neige 

 Source : CEVARMU *Du 1er avril au 18 juillet 

Un banc de scie et trois doigts en moins 

En février, le menuisier Pierre Hamel s’est fait trancher trois doigts pendant qu’il coupait une planche de bois. Finalement, deux doigts ont pu être réimplantés, mais l’homme s’inquiète de savoir s’il pourra reprendre son travail comme avant.
Photo Chantal Poirier
En février, le menuisier Pierre Hamel s’est fait trancher trois doigts pendant qu’il coupait une planche de bois. Finalement, deux doigts ont pu être réimplantés, mais l’homme s’inquiète de savoir s’il pourra reprendre son travail comme avant.

Un menuisier de 54 ans qui s’est fait amputer trois doigts en février craint de ne pas pouvoir retrouver la dextérité nécessaire pour continuer à faire son métier. 

«Je n’ai jamais eu de misère à me trouver du travail parce que je performais. Mais je trouve ça impossible de performer avec des doigts de même, confie Pierre Hamel. Ça m’inquiète de ne pas pouvoir donner le rendement.» 

Fort de 25 ans d’expérience, ce menuisier n’aurait jamais pensé vivre un tel accident de travail, le 26 février dernier, à Joliette. 

«Une scie à onglet et un banc de scie, ce sont les deux outils les plus dangereux. J’ai toujours fait attention à ça», jure l’homme de 54 ans. 

Alors qu’il coupait une planche de bois sur un banc de scie, trois doigts de sa main droite (protégée par un gant) ont été tranchés en une fraction de seconde. Or, seul l’index était complètement coupé. Le bout du pouce a aussi été touché. 

«La douleur, c’est comme un tison brûlant que tu colles à la peau. Ça n’arrête pas», dit-il. 

Incompréhensible 

Encore aujourd’hui, M. Hamel ne comprend pas ce qui s’est passé. 

«J’ai toujours fait attention, et ça m’est arrivé», souffle-t-il. 

«Mais, je ne vis pas dans le passé. Ça ne donne rien», confie l’homme de Granby. 

Le soir même, M. Hamel était opéré pour une réimplantation au Centre hospitalier de l’Université de Montréal. 

«La seule idée que j’avais, c’était de ravoir mes doigts», dit-il, encore ému. 

Finalement, la greffe de son annulaire n’a pas fonctionné. Un moindre mal dans les circonstances. 

«C’est facile de brailler, mais il y en a des pires que moi», dit-il. 

Retour au travail? 

Cinq mois plus tard, Pierre Hamel est toujours en convalescence et fait des séances de réadaptation. 

Il espère retourner travailler de façon progressive en septembre prochain, même s’il s’inquiète au sujet de sa dextérité. 

«Il faut que je sois capable de la tenir, la drill, pas juste que je sois capable de peser dessus», dit-il. 

Même s’il sait qu’il ne récupérera pas 100 % de sa force, l’homme fait tout ce qu’il faut pour s’en sortir. 

«Je suis capable de faire face à la réalité, je sais que ce ne sera plus comme avant.»