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Climatisation et politique: pour rester cool, on réchauffe la planète

Vendeurs de climatiseurs usagés à New Delhi.
Photo d'archives, AFP Vendeurs de climatiseurs usagés à New Delhi.

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Il suffit de quelques jours de canicule pour que les Québécois vident les grandes surfaces de leurs climatiseurs. La majorité des êtres humains, qui vit des températures semblables pendant des mois chaque année, va bientôt pouvoir faire la même chose. La «clim» devient de plus en plus indispensable... et menaçante. 

Après avoir profondément transformé la société américaine, la climatisation, inventée en 1902 par Willis Carrier, est en train de bouleverser la planète. Le réchauffement climatique accélère le phénomène. C’est la constatation que fait Stan Cox, un scientifique du Land Institute dans son livre on ne peut plus d’actualité même s’il date d’une dizaine d’années: Losing Our Cool: Uncomfortable Truths About Our Air-Conditioned World. 

J’avais lu alors que j’étais correspondant à Washington dans les années 1970 que la climatisation avait assuré le développement du gouvernement des États-Unis en permettant à des centaines de milliers de fonctionnaires d’y travailler durant les mois de juillet et août alors qu’il y fait une chaleur insupportable. La température et l’humidité y sont tellement suffocantes qu’au XIXe siècle, l’ambassade britannique déménageait au Maine durant l’été. En plus de rendre possible la vaste bureaucratie fédérale, la climatisation a aussi accru la productivité industrielle américaine. 

La climatisation résidentielle, introduite dans les années 1950, a eu des répercussions politiques déterminantes. Selon Cox, sans la climatisation, George W. Bush n’aurait jamais été élu président des États-Unis en 2000. Le déplacement vers la droite de l’électorat américain s’explique, d’après lui, parce que la climatisation a permis un mouvement de population vers les États conservateurs du Sun Belt. Cette analyse s’applique a fortiori à l’élection de Donald Trump. 

La clim favoriserait donc le Parti républicain. Les États démocrates du Nord-Est se dépeupleraient au profit des États conservateurs du Sud, comme l’Arizona, le Texas et la Floride qui n’aurait pas 20 millions d’habitants sans l’air conditionné. Cox note que les Américains utilisent à la seule fin de la climatisation autant d’électricité que la consommation totale de l’Afrique. Au Canada, la quantité d’énergie consommée pour la climatisation des résidences a plus que triplé depuis 1990. 

La climatisation permet aussi aux Américains de faire la guerre. Elle est une arme décisive de l’arsenal américain. Les 6/7es du diesel que les forces américaines ont consommé en Irak et en Afghanistan depuis le début du siècle ont été utilisés pour faire fonctionner les climatiseurs. 

Vous avez remarqué? Les rues et les terrasses se vident pendant les périodes de canicule. Cox constate que la banalisation de l’air conditionné résidentiel amène les gens à s’enfermer dans leur maison quand il fait chaud. Elle favorise l’obésité et d’autres maladies comme les allergies et l’asthme. Mais elle réduit aussi la mortalité chez les vieux. 

La demande en climatisation explose à travers le monde. Elle sera multipliée par 30 d’ici à la fin du siècle d’après le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). La montée en puissance de pays comme le Brésil, l’Inde et la Chine s’explique en partie, par la hausse de productivité rendue possible par la climatisation. Selon le GIEC, d’ici au milieu du siècle, la quantité d’énergie utilisée dans le monde pour le refroidissement sera supérieure à celle utilisée pour le chauffage. L'Agence internationale de l'énergie estime que le nombre de climatiseurs dans le monde va passer de 1,6 milliard d'unités à 5,6 milliards d'ici 2050. 

L’Inde, la Chine, l’Indonésie et le Nigeria sont parmi les pays ayant le plus fort potentiel d’adoption de l’air conditionné. En Chine, 60 millions de climatiseurs sont vendus chaque année, huit fois plus qu’aux États-Unis. Les ventes de climatiseurs y ont presque doublé au cours des cinq dernières années.  

La demande en air conditionné explose sous l’effet de l’élévation des températures... et son utilisation renforce les changements climatiques à cause des fluides réfrigérants utilisés dans les climatiseurs. En dégageant d’énormes quantités de CO2, la climatisation amplifie le réchauffement planétaire. Les chlorofluorocarbures (CFC), utilisé dans la première génération de climatiseurs ont été prohibés dans le cadre du protocole de Montréal, raison de leur effet destructeur pour la couche d’ozone. Les réfrigérants actuels, les hydrofluorocarbures (HFC) ne sont pas nocifs pour l’ozone. Mais ils constituent une menace pour le climat – certains composés sont jusqu’à plusieurs milliers de fois plus «réchauffants» que le CO2 Ils ont été inclus dans un addenda au protocole de Montréal entré en vigueur en janvier 2019. On vise une réduction de l'usage des HFC de 80% d'ici 2038-2047. Tous les équipements actuels ne seront pas remplacés du jour au lendemain. Et certains fluides interdits, dont les CFC, vont continuer d'être utilisés frauduleusement dans certains pays. 

Les voies de l’avenir selon les spécialistes: développer des sources d’énergie non polluantes, climatiser les individus plutôt que les édifices et lutter contre la «surclimatisation». Vaste programme.