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Sauver le pire lac du Québec

Le président de l’Association du lac Tomcod, Claude Paulin, explique avoir installé trois appareils qui émettent des ultrasons et qui permettent de rendre l’eau du Petit lac Saint-François plus claire.
Photo Alex Drouin Le président de l’Association du lac Tomcod, Claude Paulin, explique avoir installé trois appareils qui émettent des ultrasons et qui permettent de rendre l’eau du Petit lac Saint-François plus claire.

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SAINT-FRANÇOIS-XAVIER-DE-BROMPTON | Des riverains de l’Estrie et des scientifiques mettent tout en œuvre pour sauver le pire lac du Québec.

«On sait que le lac va mourir d’ici quelques années», s’inquiète Claude Paulin, président de l’Association du lac Tomcod, connu aujourd’hui sous le nom de Petit lac Saint-François.

«Je me souviens de m’être baigné dans ce lac lorsque j’étais plus jeune, mais c’est maintenant interdit depuis les années 1980», rappelle Gérard Messier, le maire de Saint-François-Xavier-de-Brompton.

Selon les dernières données du Réseau de surveillance volontaire des lacs, le plan d’eau était classé hypereutrophe, en 2016. Il s’agit du dernier stade de vieillissement d’un lac.

«Nous travaillons depuis plus de 10 ans dans ce bassin versant sur un projet de réhabilitation du lac, explique Barry Husk, président de BlueLeaf. C’était le lac le plus hypereutrophe au Québec lorsque nous avons commencé, en 2007.»

Suivi de près

Un des problèmes est l’accumulation de sédiments, ce qui lui fait perdre de la profondeur.

«Le lac avait une profondeur d’environ 25 pieds [7,6 mètres] il y a environ 30 ans et, aujourd’hui, si on a 10 pieds [3 m], c’est beau», a estimé M. Paulin.

Les cyanobactéries ont aussi proliféré.

«La problématique dans ce bassin versant est surtout l’agriculture [...] et l’application d’engrais chimique et du fumier», ajoute M. Husk.

Des dispositifs pour capter le phosphore, convertir l’azote ou encore contrôler le drainage agricole ont été installés. Le plan d’eau est suivi 52 semaines par année, depuis 10 ans.

«C’est le seul projet de cette ampleur au Québec», précise le président de l’entreprise qui œuvre dans le domaine de l’environnement.

«L’azote est aussi, sinon plus problématique que le phosphore. C’est pour cela que nous installons des bioréacteurs en copeaux de bois sur les fermes pour faire de la dénitrification», ajoute-t-il.

Le bassin versant est aussi un des sites de recherche intensive pour le projet ATRAPP, un des plus grands projets de recherche sur les cyanobactéries au monde, dirigé par Sébastien Sauvé de l’Université de Montréal et dont BlueLeaf est partenaire.

M. Husk affirme qu’il est encore trop tôt pour se prononcer sur l’évolution de l’état du lac.

«Mais nous remarquons une tendance graduelle de diminution des concentrations de phosphore et d’azote», dit-il.

Projet expérimental

Parallèlement, la Municipalité et l’association riveraine multiplient aussi les expérimentations. M. Paulin a démarré un projet pilote au printemps 2017.

«On a installé trois appareils quatro-DB qui émettent des ultrasons, explique M. Paulin. Ce n’est pas curatif, mais ça permettra de rendre l’eau plus claire [...]. En réalité, c’est comme si on mettait l’état du lac sur pause.»

Il dit avoir constaté que l’eau était 50 % plus claire. La Municipalité a ainsi reconduit le projet jusqu’en 2022.

Les scientifiques ont toutefois quelques réserves au sujet de ce dispositif qui ne s’attaque pas aux causes de l’eutrophisation et dont l’efficacité n’a pas été scientifiquement démontrée.

Beaucoup moins de dorés qu’avant

Denis Gauthier, qui habite sur le bord du lac Hervé en Abitibi depuis 27 ans, est témoin du vieillissement de plan d’eau.
Photo collaboration spéciale, Émélie Rivard-Boudreau
Denis Gauthier, qui habite sur le bord du lac Hervé en Abitibi depuis 27 ans, est témoin du vieillissement de plan d’eau.
 
Émélie Rivard-Boudreau et Annabelle Blais
Collaboration spéciale et Bureau d’enquête
 

ROUYN-NORANDA | Le petit lac Hervé en Abitibi fait partie des plus mal en point au Québec. On y pêche et on s’y baigne toujours, mais on ne sait pour combien de temps.

Il est connu sur place comme le lac Hervé-Savard. Les données publiées à son sujet par le Réseau de surveillance volontaire des lacs ne sont pas reluisantes. La concentration de phosphore est très élevée et l’eau très colorée.

Il compte parmi les lacs «hyper-eutrophes».

Denis Gauthier, qui habite sur le bord de ce plan d’eau depuis 27 ans, y pêche et s’y baigne toujours.

Peu profond

«Moi, j’embarque dans le bateau, puis je décolle! lance-t-il sur son quai. Mais on se rend compte qu’il y a beaucoup moins de dorés et beaucoup plus de barbottes.»

Pourtant, il n’y a pas d’agriculture, d’exploitation minière ou forestière à proximité pour expliquer la situation.

Mais comme beaucoup de lacs en Abitibi, il est peu profond, environ 15 pi (4,5 m).

«C’est un petit lac encastré par des collines et pauvrement approvisionné en eau, explique Benoît Gourd, vice-président de l’Association des riverains. L’eau ne sortait pas du lac, on se retrouvait avec une cocotte-minute, car elle devenait très chaude, ce qui entraînait la prolifération de flore aquatique et des épisodes d’algues bleu-vert.»

Les fossés des chemins de campagne se déversent aussi dans le plan d’eau amenant ainsi des sédiments, poursuit-il.

Barrages de castor

L’Association s’est mobilisée. Des systèmes de drainage ont été installés à travers les barrages de castor, question de faire circuler l’eau.

La Ville de Rouyn-Noranda vient tout juste de faire des travaux de mise à niveau des fossés dans un des rangs.

Les riverains contribuent aussi maintenant à l’effort. La vingtaine de résidences sur les rives du bassin versant ont toutes des fosses septiques conformes et les berges sont de plus en plus végétalisées.

«L’Association forestière [de l’Abitibi-Témiscamingue] nous fournit 1000 arbres à planter par année pour éviter l’érosion», illustre le président de l’Association des riverains, Gilles Rancourt.

En 2002, un aérateur d’eau à force éolienne avait été installé sur le lac afin de l’oxygéner, mais son efficacité a été limitée. Un autre type d’aérateur sera testé sous peu grâce à une subvention de 2500 $ de la Ville.

Même si l’association ne peut stopper le vieillissement du lac, ses actions ont tout de même permis d’améliorer suffisamment la qualité de l’eau pour permettre la baignade.

«C’est déjà un bon point», souligne M. Gourd.

Ville moins impliquée

Mais depuis un changement de poste au sein de son équipe, Rouyn-Noranda s’est moins impliquée dans le dossier et les suivis sont limités depuis deux ans, constate l’association, avec désarroi.

La directrice adjointe de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme admet qu’il y a eu des délais. Frédérique Cloutier-Pichette affirme qu’un suivi plus régulier reprendra dès cet automne.

Pas de solution miracle

QUÉBEC | Plusieurs solutions mises en place pour améliorer l’état de certains lacs ont été des échecs.

Dans la foulée des épisodes d’algues bleu-vert de 2007, le gouvernement a voulu expérimenter différentes mesures de restaurations de lacs eutrophes.

Après quatre projets pilotes, force est de constater que la solution miracle n’existe pas.

Dans un bilan des expériences réalisées par des villes et des associations de riverains, le ministère de l’Environnement a conclu en 2017 à des résultats mitigés. Il concède qu’une expertise en restauration des lacs reste encore à développer.

Par exemple, sur le lac Waterloo, en Montérégie, une technique de captage du phosphore avec des lentilles d’eau a été testée. On a aussi tenté de draguer une couche de sédiments chargée de phosphore. Ces expériences n’ont pas été concluantes.

Approximatif

Un dragage mécanique au lac Saint-Augustin, dans la Capitale-Nationale, a même fait augmenter les concentrations de phosphore.

Le Ministère a souligné qu’avant d’envisager sa restauration à grande échelle, il fallait d’abord réduire les apports externes de phosphate.

Sur le lac à l’Anguille, dans le Bas-Saint-Laurent, un marais filtrant a justement été testé pour capter le phosphore avant qu’il ne se rende dans le lac. Mais finalement, les quantités saisies étaient plutôt approximatives.

Au lac Brome, où les problèmes étaient surtout liés à l’érosion des sols, des fossés et des marais de rétention ont été construits, mais le Ministère a déploré un manque de rigueur et d’assiduité dans la réalisation du suivi des ouvrages.


► Votre lac fait-il partie des 200 lacs affectés par un vieillissement accéléré? Pour le savoir, consultez notre carte interactive.