/investigations
Navigation

Un lac plein d’algues qui rajeunit

Un produit prometteur est testé dans le lac Bromont

Michelle Champagne, vice-présidente de l’Action conservation du bassin versant du lac Bromont, fait partie des bénévoles qui mènent une lutte acharnée depuis des années pour réhabiliter ce plan d’eau de la Montérégie.  
Photo Pierre-Paul Poulin Michelle Champagne, vice-présidente de l’Action conservation du bassin versant du lac Bromont, fait partie des bénévoles qui mènent une lutte acharnée depuis des années pour réhabiliter ce plan d’eau de la Montérégie.  

Coup d'oeil sur cet article

QUÉBEC | Le lac Bromont, aux prises avec de graves problèmes d’algues bleu-vert qui accéléraient son vieillissement, subit une cure de jouvence qui en fait un petit laboratoire unique dans la province.

«Il y a toujours eu des épisodes de cyanobactéries [algues bleu-vert], mais plus ça allait, plus c’était intense», explique Michelle Champagne, vice-présidente de l’Action conservation du bassin versant du lac Bromont (ACBVLB).

Avant l’automne 2017, la plage de ce lac de la Montérégie pouvait être fermée jusqu’à 15 jours pendant une saison d’à peine deux mois.

«Ce n’était pas beau à voir, le lac était vert au complet», se souvient Mme Champagne.

Si bien que les bénévoles de son association se sont mobilisés pour le sauver. Ils ont eu la bonne idée de contacter l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM. C’est ainsi que la professeure Dolores Planas et son équipe ont débarqué.

Il leur a fallu quelques années de recherches pour comprendre que les efflorescences (écume de cyanobactéries à la surface de l’eau) étaient surtout causées par l’accumulation de phosphore, la nourriture des algues bleu-vert, dans les sédiments au fond du lac. C’était là un indice que le plan d’eau souffrait d’un vieillissement accéléré (eutrophisation) par l’activité humaine. Le lac Bromont en est à un stade intermédiaire avancé.

Résultat étonnant

Les bénévoles de l’ACBVLB et l’équipe universitaire ont ainsi pu lancer un projet pilote à l’automne 2017 pour remédier à la situation. Ils ont finalement mis la main sur un remède prometteur : le Phoslock. Pas moins de 173,8 tonnes de ce produit ont été déversées dans le lac.

Composé d’argile qui emprisonne le phosphore, le Phoslock est utilisé depuis une vingtaine d’années en Australie et en Europe.

«C’est la première fois que c’est utilisé au Québec, souligne Mme Champagne. Les premiers résultats sont très impressionnants, le phosphore qui provenait du fond du lac a diminué de 70 %.»

«C’est vraiment énorme. Je ne m’attendais pas à ça, c’est une grande surprise», poursuit la professeure Planas.

En août dernier, une nouvelle espèce de cyanobactéries a même été observée, ce qui – étrangement – est une bonne nouvelle.

«Ces bactéries nous font dire que le lac est en train de rajeunir par lui-même», dit Mme Champagne.

Cet été, la plage n’a été fermée qu’une seule journée en raison des cyanobactéries.

600 000 $

La professeure Planas précise toutefois que le projet pilote doit se poursuivre au moins jusqu’en 2020 pour que les données soient concluantes. Elle ajoute que le Phoslock n’est pas la solution aux problèmes de tous les lacs.

Ce remède ne sera pas non plus à la portée de tous. La Ville de Bromont a accepté de payer le coût de l’épandage du produit, soit 600 000 $.

«On est chanceux», reconnaît la vice-présidente de l’association locale.

Le projet a aussi pu compter sur une subvention de 50 000 $ du ministère de l’Économie. Ils attendent maintenant une réponse à une nouvelle demande de 150 000 $ pour prolonger le projet. Le lac Bromont a aussi pu compter sur une mobilisation citoyenne exceptionnelle.

«C’est une association particulièrement active, se félicite Mme Planas. On a vraiment pris notre lac en main, on s’est documentés, on a fait des heures de fou, on est vraiment assidus. On les chasse, les cyanobactéries!»

N’empêche que toutes les associations n’ont pas eu les mêmes ressources que la sienne.

«Il y a beaucoup de gens qui proposent des solutions, mais [certains] sont un peu des charlatans, déplore le professeur à l’Université de Sherbrooke Yannick Huot. J’ai même entendu parler de cristaux spéciaux! Mais des associations sont tellement dans le pétrin et veulent tellement améliorer leur lacs...»

Il faut limiter les sources de phosphore

Pour sauver un lac eutrophe, la solution est à la fois simple et compliquée : il faut éviter que les nutriments se retrouvent dans le lac, par exemple les engrais contenant du phosphore.

Plus facile à dire qu’à faire, reconnaît Yannick Huot, directeur du Réseau du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada sur l’état des lacs du Canada et professeur à l’Université de Sherbrooke.

«Une loi a réduit les quantités de phosphate dans les détergents [en 2010], les municipalités imposent des vidanges obligatoires de fosses septiques, mais pour l’agriculture, les changements sont plus difficiles», dit-il.

Agriculteurs préoccupés

L’Union des producteurs agricoles (UPA) se dit consciente de l’impact de l’agriculture sur les plans d’eau.

Comme l’explique son vice-président Martin Caron, personne n’a intérêt à ce que l’engrais s’écoule dans les lacs.

«Il y a un coût au phosphore et y’a pas un producteur qui se dit : “je vais en mettre plus même si ça s’en va dans le lac, je ne suis pas gagnant quand j’ai des pertes”», assure-t-il.

Il ajoute que les agriculteurs sont maintenant formés et sensibilisés à la santé des sols.

Grâce aux rotations de culture, ils évitent que les sols soient trop compactés puisque cela réduit la capacité de la terre à retenir les nutriments.

Suivi assuré

Depuis les épisodes d’algues bleu-vert, les agriculteurs doivent maintenant faire un plan agroenvironnement de fertilisation où la plante et le sol sont évalués afin de proposer un bilan phosphore qui doit être approuvé par un agronome et envoyé au ministère de l’Environnement du Québec.

«Un suivi est fait et je ne peux pas utiliser du phosphore comme je veux», explique-t-il.

Dans ce plan, l’agriculteur détaille les mesures pour atténuer les impacts sur les cours d’eau, comme de laisser une bande riveraine autour du lac pour filtrer les eaux de ruissellement.

M. Caron ajoute que ses membres s’impliquent aussi dans les organismes de bassins versants pour comprendre leurs impacts sur les lacs et améliorer la qualité l’eau.


► Votre lac fait-il partie des 200 lacs affectés par un vieillissement accéléré? Pour le savoir, consultez notre carte interactive.