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Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (huitième partie)

Si j’étais si soulagée de rentrer à Pessamit, c’est parce que je savais que les gens, l’air et l’endroit viendraient à bout de me calmer, d’aérer mon esprit et de me rappeler l’essentiel et le pourquoi.

Une Québécoise au pays des Innus: le troisième voyage (huitième partie)

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Beauce, hiver 2008

À cette époque, j’avais à peine dix-huit ans et je faisais partie de la troupe de théâtre amateur de la petite ville voisine. Un soir, alors qu’un des comédiens me reconduisait chez moi, une chanson se mit à jouer à la radio. En entendant les premières notes, je me suis empressée de lever le son, les yeux écarquillés. Ce que j’entendais, c’était la berceuse que j’avais souvenir d’entendre ma mère me chanter quand j’étais très petite. Sauf que jusqu’à cet instant précis, j’ignorais que c’était une vraie chanson. J’étais persuadé que cet air, qui venait chatouiller de très lointains souvenirs en moi, était d’elle.(https://www.youtube.com/watch?v=nTsBdH3Dohw)

— C’est qui, ça? 

— Ben, c’est Kashtin, voyons! Tu connais pas?

— Non... enfin, si... mais non...

J’ai fermé les yeux et je me suis laissé bercer à nouveau, comme si cette musique déclenchait en moi une hormone de réconfort et d’apaisement. Quand je suis rentrée et que j’ai raconté l’anecdote à ma mère, j’ai vu passé un soupçon de malice dans son sourire.

— En fait, je ne te la chantais pas, mais j’écoutais Kashtin constamment quand j’étais enceinte de toi. 

Je ne saurais pas vous dire pourquoi, mais ça m’a fait l’impression de me découvrir un aïeul dont j’ignorais jusque-là l’existence.

Dix ans plus tard, à l’été 2018, je prenais place à nouveau sur le traversier, qui me ramènerait – enfin — à Pessamit, avec cette chanson jouant dans mes oreilles. Je me disais que c’était peut-être pour ça que chaque fois quand j’avais entendu parler innu la première fois (et depuis), j’avais l’impression d’entendre une chanson. C’est la première musique que j’ai entendue depuis le ventre de ma mère. La langue innu est si douce, si rythmée que sans même la comprendre, elle a l’art de nous parler là où aucune grammaire n’est nécessaire. 

Cette année, j’avais l’impression de revenir vers le Nord sur les coudes. L’année qui venait de passer avait été riche, mais particulièrement éprouvante, à bien des égards. Plus mon départ approchait, plus je sentais un sentiment d’urgence dans mon ventre et plus mon quotidien en ville m’insupportait. L’appel du Nord, cette année-là, m’était quasiment douloureux. Je n’étais pas seulement contente d’y retourner, ça m’était devenu nécessaire. 

2018 a été l’année où, depuis le printemps, mes premiers textes ont commencé à circuler sur Internet. Pour moi qui étais engagée depuis plusieurs années maintenant dans la rédaction d'un livre vaste et très volumineux, j’étais en train de découvrir que j’adorais ce format de communication, qui ouvrait un champ de possibilités incroyables. Surtout, ça me permettait de parler, dans toute l’intimité d’une lecture fortuite, sans devoir prendre un micro pour le faire.

Mais sortir de mon étude pour m’ouvrir, m’intéresser et m’exposer à l’actualité, afin de pouvoir écrire sur elle, m’y rendait surtout vulnérable. Tout m’atteignait au cœur ou aux tripes. Tout stimulait mes angoisses les plus profondes ou mon esprit de révolte. Je me sentais être à nouveau comme une adolescente qui réagit trop fort face à tout. Je me sentais fatiguée, l’âme vannée. Et 2018 n’avait pas fait de cadeaux. Nous étions en pleine campagne électorale. Elle était tout sauf élégante, et tous les coups semblaient permis. C’était avant l'arrivée du gouvernement Legault. Nous étions quelque part entre metoo et la loi 21, sur les derniers miles du règne de Philippe Couillard. 

Je ne compte plus les journées que j’ai débutées en colère ou insultée par les nouvelles, par nos propres dirigeants ou par les chroniques quotidiennes, pas plus que celles où j’ai eu peur. Sans me submerger, cette peur ne me lâchait pas. Si j’étais si soulagée de rentrer à Pessamit, c’est parce que je savais que les gens, mes amis, l’air et l’endroit viendraient à bout de me calmer, d’aérer mon esprit et de me rappeler l’essentiel et le pourquoi. L'heure était venue de refaire le plein de chaleur humaine. 

Un éclat de rire me sortit de mes songes. Cette année, en plus de ma mère, mon père, ainsi que mon grand ami John, sont également du voyage. Charles n’anime pas le pow-wow cette fois. Déjà, l’aventure est différente. Kashtin jouait toujours dans mes oreilles et l’hormone de réconfort faisait son œuvre, comme à l’habitude. J’ai fermé les yeux dans l’air du fleuve.

Oh, vivement qu’on arrive, me disais-je. Vivement qu’on arrive...

À suivre...