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Les conservateurs adoptent l’application mobile de Trump

Elle est basée sur une plateforme de droite critiquée pour son usage des données personnelles des militants

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Photo Stock Adobe

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Pour la prochaine campagne électorale, le Parti conservateur d’Andrew Scheer compte sur la même application mobile que Donald Trump, le mouvement anti-avortement et les pro-armes. La plateforme soulève son lot d’inquiétudes pour sa gestion des données personnelles.

L’application des conservateurs, CPC App, est une version d’uCampaign, une série de plateformes conçues à Washington et destinées en grande majorité aux républicains et à la droite.

Les troupes d’Andrew Sheer utilisent une plateforme informatique controversée.
Photo Simon Clark
Les troupes d’Andrew Sheer utilisent une plateforme informatique controversée.

L’une d’entre elles a servi à mobiliser les tenants du Brexit, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne en 2016. L’application a soulevé l’inquiétude d’un comité parlementaire britannique concernant son utilisation des données personnelles.

Le développeur des plateformes uCampaign, Vladyslav Seryakov, « est un ancien combattant de l’est de l’Ukraine qui a enseigné la programmation dans deux universités d’élite soviétiques à la fin des années 1980 », mentionne le rapport périodique du comité britannique, Disinformation and Fake News.

Dans vos données

Dès les premières manipulations de CPC App sur une tablette, une fenêtre apparaît : « L’application a besoin d’accéder à vos contacts pour inviter des amis. » La plateforme veut pouvoir lire les noms, numéros de téléphone et courriels de vos relations.

Elle demande aussi la permission de géolocaliser l’appareil et d’ajouter des événements à votre calendrier.

Au Parti conservateur du Canada (PCC), le directeur des communications, Cory Hann, assure pourtant qu’« aucune information issue des carnets d’adresses n’est récoltée ».

La politique de confidentialité de la plateforme, disponible seulement en anglais, est pourtant claire.

« Nous pouvons, avec votre permission, recueillir de l’information de tiers (y compris, sans limitation, les noms, numéros de téléphone, courriels et identifiants de réseaux sociaux, si disponibles) », mentionne le texte, rédigé en vertu des lois de l’État du Delaware.

Selon Cory Hann, le PCC n’a jamais activé cette fonction sur son application, qui a été téléchargée plus de 5000 fois.

« La politique de confidentialité que vous lisez est celle que uCampaign utilise pour tous ses clients », dit-il.

Indiscrétion

Les plateformes uCampaign sont commercialisées par la firme Political Social Media LLC. Son PDG et fondateur, Thomas Peters, n’a répondu à aucune de nos questions.

Dans un blogue sur le site Medium, il expliquait toutefois comment la première version de uCampaign, mise au point pour le candidat républicain Ted Cruz en 2016, avait permis d’associer « plus d’un tiers de million de partisans potentiels qui sont des contacts d’un ou plusieurs utilisateurs de l’application ».

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

Autrement dit, l’application lisait bel et bien le carnet d’adresses des utilisateurs pour identifier d’autres individus sans leur consentement.

Comme les partis politiques ne sont soumis à aucune loi de protection de la vie privée au Canada, rien n’empêche les conservateurs d’activer les mêmes fonctions dans CPC App.

Chez Crypto.Québec, un site sur les enjeux de sécurité informatique et de vie privée, la chercheuse Anne-Sophie Letellier déconseille d’installer CPC App.

Pour elle, le danger réside surtout dans les permissions que demande la plateforme pour accéder aux données stockées sur l’appareil.

« Donner tous ces accès-là, c’est comme si vous laissiez une porte grande ouverte », dit-elle.

Données envoyées aux États-Unis

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Capture d'écran, CPC App

CPC App fait transiter « toutes les données » qu’il amasse via les États-Unis, selon l’ex-militaire et consultant en cybersécurité Steve Waterhouse. Cette situation soulève des enjeux quant à la vie privée, selon lui. C’est qu’en vertu du Patriot Act, les autorités américaines peuvent examiner l’information qui passe par leur territoire sans avoir à demander de permission.

« Ils ont plein droit d’aller chercher l’information appartenant à des Canadiens dans les serveurs là-bas, sans mandat judiciaire », dit-il.

DES APPLICATIONS POUR LA DROITE INTERNATIONALE

Depuis 2016, Political Social Media LLC a lancé plusieurs applications pour des organisations de droite aux quatre coins du globe : partis et candidats politiques, organisations pro-armes, mouvements anti-avortement, lobbys chrétiens contre le mariage gai...

Elles sont toutes basées sur sa plateforme uCampaign et fonctionnent comme la CPC App du Parti conservateur du Canada.

Le fondateur de Political Social Media, Thomas Peters, a démarré la firme avec l’argent d’un certain Sean Fieler, selon un rapport britannique. Ce milliardaire est connu pour avoir investi dans des campagnes mensongères contre l’avortement aux États-Unis.

Great America

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Capture d'écran

« Continuez de dire la vérité – l’Amérique en premier », dit ce slogan sous une photo de Donald Trump, dans l’application Great America.

UCampaign a conçu cette version pour le PAC Great America, qui a dépensé 26 M$ en faveur de Donald Trump aux élections de 2016. Les PAC sont des comités d’action politique privés (political action committes) mis sur pied pour aider ou nuire à des candidats. Sur le journal de l’application, les utilisateurs multiplient les publications visant à discréditer l’ex-procureur spécial Robert Mueller, qui a enquêté sur les accointances russes de Trump. Plusieurs autres messages visent à dénigrer les quatre politiciennes démocrates issues de minorités visibles. Le président leur a conseillé de « retourner » dans les « endroits complètement dysfonctionnels et infestés par le crime d’où elles sont arrivées », alors que trois d’entre elles sont nées aux États-Unis.

Vote Leave

Cette plateforme controversée a été conçue pour les partisans du Brexit, sur la commande d’AggregateIQ. Cette entreprise de Colombie-Britannique fait aujourd’hui l’objet d’une enquête pour son travail avec Cambridge Analytica, au cœur du scandale de vol des données d’utilisateurs de Facebook.

Life Impact

C’est la version de uCampaign que Political Social Media LLC a conçue pour la Susan B. Anthony List, une organisation américaine qui se bat pour favoriser l’élection de politiciens qui se prononcent contre l’avortement.

My8

Political Social Media LLC a développé cette version de uCampaign pour les activistes anti-avortement d’Irlande. Ils ont perdu le référendum de 2018 qui a scellé l’abolition du 8e amendement de la Constitution, interdisant l’interruption volontaire de grossesse. Les libertés que My8 prenait avec les renseignements personnels ont causé la controverse. Un article de BuzzFeed a révélé que la politique de confidentialité permettait d’envoyer les données des utilisateurs vers d’autres clients de Political Social Media, comme le lobby pro-armes de la National Rifle Association.

NRA-ILA

La version de uCampaign destinée à la principale organisation en faveur des armes à feu aux États-Unis, la National Rifle Association, et à son bras de lobbying, l’Institute for Legislative Action.

Australian Christian Lobby

« Truth made public » (La vérité rendue publique) est le slogan de cette organisation de chrétiens conservateurs. Elle fait notamment campagne contre le mariage gai.

Stop Shorten

L’Australian Taxpayers Association a utilisé cette application pour dénigrer le leader des travaillistes Bill Shorten, qui a perdu les élections fédérales au printemps dernier dans le pays.

Conçue comme un jeu

La plateforme ayant servi de base à la CPC App des conservateurs, uCampaign, est conçue comme un jeu afin de fidéliser ses utilisateurs et les faire participer activement à la collecte de leurs données personnelles et celles de leurs contacts.

« Nous l’avons conçue accrocheuse (sticky) en faisant de la ludification (gamification), en offrant des points, des badges, des quiz, la reconnaissance pour les meilleurs pointages et des prix dans le monde réel (des collants de pare-chocs et des t-shirts partisans) », expliquait en 2016 Thomas Peters, le PDG et fondateur de la compagnie à l’origine de uCampaign, Political Social Media LLC.

Plus un utilisateur donne de détails sur lui-même et qu’il partage ses contacts personnels, plus il gagne de points.

Accumuler des points

Dans l’application des conservateurs, répondre à un quiz sur le chef Andrew Sheer vaut 50 points, tout comme donner votre code postal. Déclarer votre adresse courriel à CPC App vous rapportera 100 points. Si vous permettez à la plateforme d’accéder à vos contacts Gmail, vous obtenez 250 points.

Une section présente un palmarès des utilisateurs ayant accumulé les meilleurs scores. Andrew Sheer trône au sommet, suivi par les clubs sélects des « Influencers » et des « Big Shots ».

On marque aussi des points en partageant sur le journal de l’application des messages du parti ou des articles épousant les vues des conservateurs.

♦ Vous avez de l’information sur l’utilisation des données personnelles ? Joignez notre journaliste en toute confidentialité à hjoncas@protonmail.com ou au 438 396-5546 par téléphone ou avec l’application Signal.