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Une affaire de famille

Une affaire de famille
Photo Jocelyn Michel, leconsulat.ca

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Quand je rencontre Normand Brathwaite au restaurant le 26 juillet, l’animateur porte des lunettes de soleil. Ce n’est pas pour se protéger des rayons, mais pour cacher ses yeux rouges, son visage couvert de bleus.

Deux semaines auparavant, Normand a eu un coup de chaleur, une insolation. Il s’était promené plusieurs heures en pleine canicule, sans chapeau, au volant de sa décapotable. En sortant de son auto, au garage, il s’est évanoui, est tombé en plein visage. Quand il a repris connaissance, un premier répondant l’aspergeait d’eau fraîche. Normand lui a aussitôt demandé si son visage était très abîmé parce qu’il avait un tournage prévu à la fin du mois... « Mon front était complètement enflé, je ressemblais au Klingon dans Star Trek. Je suis parti aux États-Unis quelques jours plus tard, j’étais l’homme éléphant noir à Ogunquit. »

Une affaire de famille
Photo Jocelyn Michel, leconsulat.ca

À chacune des retrouvailles avec celui avec qui j’ai coanimé Belle et bum à Télé-Québec en 2003, c’est pareil. Il travaille comme un fou et me fait mourir de rire avec ses anecdotes. Alors qu’il s’apprête à animer le gala des 20 ans de ComediHa ! (le 14 août à Québec), Normand et moi avons eu une discussion à bâtons rompus où on a parlé famille, boulot... et amitiés déçues.

Normand, à quoi les gens peuvent s’attendre pour le gala du 14 ?

Chaque fois que j’ai fait ComediHa !, mon spectacle était différent des autres. Je ne suis ni stand-up ni humoriste. Je ne peux pas entrer sur scène et faire un monologue d’ouverture.

Mon seul fun dans un gala, c’est quand les gens rient. J’avoue que c’est un plaisir. Quand tu vois des gens à la première rangée qui se disent « Oh non, il s’est pas habillé de même ! ».

Dans la pub pour le gala, on dit que les chances que tu portes un chapeau en forme de centre Vidéotron sont de 87 %.

Ça se peut, j’y avais même pas pensé ! Ce ne sera que des sketches, c’est tout le temps ma même gang, Alain Dumas, Alex Perron, Anne Casabonne (qui remplace Sophie Prégent), ma fille Elizabeth, mon fils Édouard. C’est une affaire de famille.

J’ai découvert ton fils à l’émission 1re fois animée par Véronique Cloutier. Il a présenté le sketch qu’il t’avait préparé pour tes 60 ans. C’était très touchant.

Édouard, qui a 22 ans, est très spécial. C’est un enfant très solitaire. Il reste à la maison : jouer du piano, écouter des films, c’est ça qu’il aime. Il va venir au cinéma avec moi une fois par année. C’est pour ça que c’est fou que Véro ait réussi à le faire sortir de chez nous. Elle l’avait vu à Sucré salé, où il était hilarant, sans filtre, c’était comme un numéro de stand-up. Patrice Bélanger et moi, on pissait de rire.

Après la diffusion de Sucré salé, Véro m’avait texté : « C’est quoi cette drôle de bibitte que je viens de voir ? »

Mon fils a des expressions incroyables ! Il s’est séparé de sa blonde. Ma femme lui a demandé : « Es-tu en peine d’amour ? » « Non, j’t’en amour avec ma peine ». C’est bien dit, non ?

C’est un Tanguy ? Il va rester longtemps chez papa-maman ?

Il ne partira jamais de la maison : je lui ai fait construire sa propre maison (dont il a dessiné les plans avec ma femme) sur mon terrain de 93 acres.

Il est tellement spécial. Quand je suis allé à New York, il m’avait demandé d’acheter une paire de souliers vraiment uniques, je les ai cherchés partout en ville. Je reviens à la maison, il ouvre la boîte, on a acheté deux pieds gauches ! Je pensais qu’il allait capoter. Il a juste dit : « On va les donner à Martin Deschamps ». J’ai appelé Martin : « Chausses-tu du 9 ? » Oui. Il a hérité de deux souliers.

Mon fils est comme moi à son âge, il ne veut pas faire de show-business.

Tu sais que moi, c’est arrivé par hasard. Je ne voulais pas faire une vedette, je voulais faire du théâtre expérimental. Alors que mon chum Marc Béland, lui, rêvait de succès. Un jour, je me suis retrouvé à un coin de rue, dans mon Audi, avec Marc Béland à côté qui roulait à vélo. Je me suis dit : Christ ! Qu’on dit des niaiseries quand on est jeune !

La vie t’amène sur un chemin que tu n’avais pas pu imaginer.

À quel point ta rencontre avec Denise Filiatrault a changé ta vie ?

Quand je vais manger avec Denise, c’est toujours moi qui paye. Je lui dis que je l’invite premièrement, parce que ça me fait plaisir. Deuxièmement, « parce que j’aurais pas de carte de crédit si ce n’était de toi ».

Dans mon cas, ma carrière, ça a été une perfect storm. Il y a eu Robert Gravel qui m’a pris à la LNI, Denise à Chez Denise, Guy Hoffmann m’a pris pour La Cage aux folles et les producteurs de lait m’ont pris pour leur pub. Quatre affaires en même temps !

Avec Chez Denise, on avait des cotes de 2,3 millions.

Elle a rendu sympathiques les Noirs ! Comment tu dis à ton enfant : « Joue pas avec le petit Noir de l’autre côté de la rue », si en même temps, le soir, tu regardes Chez Denise ?

Tu as fait beaucoup de pubs populaires.

J’ai fait une pub pour les brownies de Vachon. Il devait y avoir la deuxième partie, pour les Blondies, des gâteaux à l’érable, avec Johanne Blouin, mais la chicane a pogné et on n’a jamais vu sa pub à elle !

T’as passé plus de temps à faire des blagues sur Johanne que tu en as passé avec elle.

À un moment donné, j’ai composé une toune de style Question de feeling, un duo homme femme. J’ai eu un flash que Johanne rentre sur scène et me lance : « Toi, mon hostie de trou de cul ! ». Je lui ai proposé, elle a dit OK tout de suite. Les gens ne faisaient pas juste rire, c’était un cri ! J’ai fait 3-4 galas avec elle. Elle sera d’ailleurs là le 14.

As-tu des fois envie de ralentir, de travailler moins ?

Je me souviens, quand ma fille avait 4-5 ans, elle avait pris mon manteau et ma mallette et m’avait imité quand je rentrais à la maison en disant : « Calisse d’hostie de tabarnak, ils vont-tu me lâcher ? Criss, je suis plus capable ! Hostie ils comprennent pas ! Tabarnak, ça se fait pas 4 shows de télé par jour ! » J’avais compris le message. Mais aujourd’hui, si on me proposait un morning show à la radio, je garderais Belle et bum, je ne ferais que ça et rien d’autre.

Tes enfants ont souffert du fait que tu travaillais autant ?

Sûrement. Mais mon père, qui travaillait dans la construction, travaillait bien plus d’heures que moi. Il avait une job de jour et une job de soir, il faisait des ménages.

Je dis aux enfants : « Le show-business a ses mauvais côtés, mais on peut passer un mois ensemble dans un 5 étoiles. Oubliez pas de penser à ça. »

Que dirait ton père s’il te voyait aujourd’hui ?

Je pense qu’il serait fier. Ma mère vient chez nous et me dit « T’as bien une maison de riche, c’est comme dans les vues ». Elle est contente, mais en même temps, elle trouve que je travaille trop. Elle me dit « T’étais bon à l’école, pourquoi t’as pas fait médecin ou avocat, tu finirais à cinq heures... » (rires)

À la LNI, tu as longtemps été le meilleur compteur.

Je faisais des impros, certaines qui sont des classiques, je dis ça en toute modestie, et je voyais les personnages, les décors. C’était comme une transe. C’est capoté et c’est un peu épeurant. Je ne veux pas retourner là. Pour l’émission Qui êtes-vous (émission de Radio-Canada où les vedettes retracent leurs origines), je suis allé en Jamaïque, et là-bas j’ai joué du drum sur des instruments couverts d’alcool­­... et là aussi, c’est comme un état de transe.

Je me souviens d’une impro avec Kim Yarochevskaya (c’est Fanfreluche, câlisse) ! Je faisais comme si j’avais froid, comme si j’étais en Sibérie­­­, j’ouvrais une porte et Kim s’était mise à me parler en russe.

Je pense que c’est pour ça que je marchais autant en impro, c’est que je perdais la carte complètement. Robert Gravel me disait : « Les gens achètent des billets pour les soirs où tu es là ». Mais c’était une pression énorme, c’est de l’impro, tu ne le sais pas si tu vas être bon !

L’ex « pilote des stars » Normand Dubé a été reconnu coupable d’avoir commandé des incendies criminels et condamné à sept ans de prison pour avoir saboté des lignes à haute tension d’Hydro-­Québec. C’était un proche. Comment as-tu réagi quand tu as appris de quoi il était accusé ?

Une hostie de débarque ! On était tous sur le cul, toute la gang, Marc Hervieux, Gaston Lepage, tous ceux qui le connaissaient, la mâchoire nous est tombée.

L’image que j’avais de lui, c’est le gars le plus généreux au monde.

Il m’a demandé un jour d’aller chercher un hélicoptère aux États-Unis. On a traversé tous les États-Unis, passé au-dessus du Grand Canyon, le Colorado... Il m’a fait vivre des affaires... il n’y a pas de prix pour ça. Même moi, je n’aurais pas les moyens de faire ça.

Les gens disent : « Tu le connaissais ». Moi je ne dis pas juste que je le connaissais, c’était mon ami !!! Quand on montait en hélicoptère en Gaspésie, il soupait chez nous et il passait la journée là.

Dans le documentaire (le grand reportage Pilote des stars), Gaston Lepage dit que le Normand Dubé qu’on connaissait n’a rien à voir avec le Normand Dubé dont on apprend ce qu’il a fait.

Tu t’es senti trahi ?

Il était allé à Denis Lévesque, on savait tous qu’il avait un conflit avec Hydro, on pensait tous que ça allait se régler avec des avocats. Il aurait pu me parler. Je lui aurais dit que ça n’avait pas d’allure. C’est vraiment incroyable...

Il y a des gens qui ont des peines d’amour, moi j’ai vécu une peine d’amitié.