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Bandes dessinées: brutale réalité

<i>No War Tome 2</i><br />
Anthony Pastor, Éd. Casterman
Photo courtoisie No War Tome 2
Anthony Pastor, Éd. Casterman

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Charlie Hebdo. Bataclan. Trump. Crise migratoire. Dakota Access Pipeline. Dreamers. Catastrophes climatiques. Brexit. Gilets jaunes. C’est nourri par cette actualité féconde qu’Anthony­­­ Pastor livre No War, un haletant feuilleton fictionnel, pourtant tristement rattrapé par la réalité.

Cet impétueux polar à caractère social et écologique a longtemps germé en Pastor. Il aura mis deux années entières à boucler le crayonné des trois premiers tomes d’un seul coup, à raison de 100 pages par album, divisées en chapitres d’une quinzaine de pages, avant même de dialoguer. L’auteur du Sentier des reines change radicalement d’approche graphique pour l’occasion, privilégiant un trait nerveux, texturé, direct, précis. « Avec cette série, j’ai l’impression d’arriver à la rencontre de mes envies profondes », expose l’artiste, de passage au Québec. « J’ai construit No War avec mon fils de 10 ans. Sans vouloir me cantonner dans un récit jeunesse, je souhaitais faire l’effort de me rendre lisible pour le plus grand nombre. Il voulait quelque chose de contemporain, avec des fusils. Immédiatement, j’ai pensé à No War. »

Huis clos insulaire

L’archipel fictif du Vukland, situé au sud du Groenland, est au bord du gouffre. Le jeune Run, né d’une mère Kivik revendiquant le respect des traditions ancestrales et d’un père chercheur, responsable du chantier de construction d’un barrage au cœur des terres ancestrales où reposent des pierres aux propriétés mystérieuses, retrouve la dépouille d’un ingénieur lié au chantier. Entre le respect des terres sacrées et la modernité se déploie un jeu politique funeste au centre duquel se retrouve bien malgré lui le jeune Run. Même s’il s’agit d’une fiction, un solide travail de recherche en amont fut effectué par Pastor, qui a construit son île en s’inspirant de l’Islande. Il avoue d’ailleurs avoir passé de nombreuses heures à s’imprégner des rues des contrées de Stieg Larsson et Jo Nesbø via le service en ligne Google Street View.

Le sujet identitaire

Né d’une mère française et d’un père espagnol, il affirme être habité du complexe de l’immigré. « Je me dois de me défoncer, d’en donner pour chaque dollar investi en moi. D’autant que l’éditeur a signé avec moi pour trois tomes qui paraissent la même année, ce qui est plutôt rare dans l’écosystème actuel du 9e art. Par exemple, je n’ai jamais autant retravaillé une scène d’introduction que celle du tome premier. » Dans son extraordinaire No War, rien n’est laissé au hasard. Puisant tant dans le corpus du photographe ethnologue américain Edward S. Curtis que dans ceux des auteurs de bande dessinée Hugo Pratt, José Munoz, Frank Miller, R. M. Guéra, on y retrouve également des réminiscences d’Emmanuel Guibert et du romancier George Pelecanos.

No War, dont le troisième volet paraîtra à l’automne, est incontestablement une série phare de 2019, qui convie le lecteur à l’urgence de réfléchir et d’agir alors que l’humanité tente de se maintenir en équilibre aux abords du gouffre de sa propre bêtise. Une lecture nécessaire, captivante, qui révèle un auteur en pleine possession de ses moyens.


► L’artiste sera en dédicace le samedi 17 août prochain à la librairie montréalaise Planète BD.

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Blake et Mortimer : le dernier pharaon
François Schuiten, Jaco Van Dormael, Thomas Gunzing, Laurent Durieux
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Dans la lignée du Mystère de la pyramide du créateur Edgar P. Jacobs publié en 1952, Le dernier pharaon nous sort de l’habituelle balise temporelle de la série, nous transportant à l’ère du fax, alors que nos deux héros vieillissants, inexplicablement séparés depuis plusieurs années, reprennent du service. L’émérite illustrateur des Cités obscures insuffle au récit une aura de mystère par le truchement de vertigineuses planches. Un émouvant chant du cygne non seulement pour les aventuriers, mais également pour un des illustrateurs phares du 9e art.

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Plus de 15 ans après la publication de son roman, le journaliste télé Philippe Lobjois, ayant couvert le conflit en Bosnie de 1991 à 1995, se tourne vers la bande dessinée afin de ne pas oublier ce moment sombre de l’Histoire. Par le truchement d’un personnage fictif qui fait office d’enquêteur du Tribunal pénal international de La Haye, l’auteur lève le voile sur l’inénarrable horreur opposant les Bosniaques aux Serbes. Au dessin, Elliot Raimbeau nous offre de saisissantes pages grâce à sa grande maîtrise du noir et blanc. La bande dessinée comme rempart contre la barbarie et outil de mémoire ? Oui.

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Bien avant les puissants Trashed et Mon ami Dahmer, Backderf tâtait la bande dessinée depuis le début de la décennie 1990. Sous la forme de strips en quatre cases publiées dans différents journaux alternatifs, 200 des milliers de bandes produites sont assemblées dans le présent album­­­. Les récits urbains crasseux à souhait vécus par l’auteur étonnent par leur ton résolument absurde­­­, décalé, punk. On a parfois l’impression de se trouver dans un récit de Richard Suicide, Siris, Henriette Valium ou encore de Julie Doucet. Ces histoires vraies ont, comme la vie, un sens de la chute déphasé.