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«Ici Marcel Ouimet de Radio-Canada...»

Un reporter au coeur de la libération
Photo courtoisie Un reporter au cœur de la Libération
Jean-Baptiste Pattier
Éditions Armand Colin

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On connaît peu l’histoire des Québécois qui se sont distingués lors de la Seconde Guerre mondiale. Et parmi les correspondants de guerre connus, il y eut un certain René Lévesque. Marcel Ouimet est moins célèbre, mais sa trajectoire n’en est pas moins intéressante. Il fut un témoin direct de cette guerre, « conflit unique, à l’ampleur meurtrière et destructrice inégalée ».

Marcel Ouimet sera le seul correspondant de guerre de langue française à traverser la Manche dans la nuit du « Grand Jour » et à débarquer le 6 juin 1944 sur la plage normande, nous apprend l’auteur de cet ouvrage. Ses reportages sur les ondes de la radio­­­ de Radio-Canada après le débar­quement et la bataille de Normandie, alors qu’il foule pour la première fois, ce jour-là, la plage de Bernières-sur-mer, où a eu lieu la première vague d’assaut, font désormais partie des archives de l’Humanité.

Mais ce que nous découvrons, avec la publication de ces lettres privées adressées à sa femme, c’est le discours non officiel, qui offre un point de vue nouveau et passionnant sur cette guerre meurtrière. Dans sa correspondance avec sa femme – quelque deux cent cinquante lettres –, l’ennemi allemand s’appelle un « Boche », une expression « devenue familière depuis la guerre de 14-18 ». Jean-Baptiste Pattier note également une différence de ton, chez le correspondant de guerre, entre les lettres à sa femme et les reportages envoyés à la radio d’État. « Marcel Ouimet semble plus libre dans ses lettres que dans ses reportages. » Ce qui me semble tout à fait normal.

Pattier nous raconte également le processus complexe de l’enregistrement des reportages et de leur acheminement à Londres, centre nerveux des communications alliées. « En moyenne, le délai entre l’enregistrement et la diffusion d’un sujet est de 24 heures sur l’antenne de Radio-Canada. » On apprend aussi que certains reporters de guerre sont utilisés pour tromper l’ennemi, quant à l’imminence du débarquement et sur le lieu où celui-ci doit se produire. Le 6 juin 1944, Ouimet pourra câbler ses textes sur le déroulement du débarquement auquel il a participé par télégraphe ou TSF. Il accompagnera ensuite les forces américaines lors de leur offensive dans le Cotentin. Il sera un témoin privilégié de la dureté des combats et de l’immense destruction des villes, en raison des bombardements alliés. Mais les Français, précise-t-il, sont tout de même contents de l’arrivée des libérateurs. « Ici, on avait le sourire malgré les pertes. Ce qui comptait c’était la libération », écrit-il à sa femme.

Comme on peut s’en douter, Ouimet fustige ceux qui ont refusé de s’enrôler dans l’armée ou de se porter volontaires. Il n’hésite pas à les traiter de couillons et de lâches. On se souviendra que 73 % des Québécois avaient voté NON lors du référendum sur la conscription obligatoire.

Noël dans la boue

Auparavant, cet ancien directeur du service d’information au réseau français de Radio-Canada a œuvré sur le front italien, lors de la bataille de San Marco, vers la fin de l’année 1943. « Pour la première fois, raconte-t-il dans son commentaire, des soldats canadiens passent Noël sur la ligne de feu. Un Noël dans la boue et la pluie battante, avec l’espoir de faire leur part pour redonner la paix la plus complète dans le monde. »

Il réalisera deux cents reportages pour la radio d’État. Témoin de la chute du régime nazi, il se rendra jusqu’à la chancellerie d’Hitler à Berlin, en passant par Paris, la Belgique et les Pays-Bas. À l’été 1945, il couvrira à Paris le procès du maréchal Pétain devant la Haute Cour de Justice.

Il est bon de mentionner que lors de la création de son service des nouvelles, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, Radio-Canada a à cœur d’asseoir sa crédibilité face au monopole de l’omniprésente BBC. « Les bulletins d’information ne doivent pas être dictés ou manipulés par une personne ou un organisme proche d’un quelconque pouvoir, peut-on lire dans les directives radio-canadiennes­­­, la propagande est rejetée, les communiqués des gouvernements ne doivent plus être relayés en intégralité. » Les temps ont bien changé.

Ce livre est une belle découverte.