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Déshabiller Carole pour habiller Caroline? Non, laissons les parents choisir le mieux pour leur enfant!

Déshabiller Carole pour habiller Caroline? Non, laissons les parents choisir le mieux pour leur enfant!
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Je me suis senti interpellé par la récente chronique de Steve Fortin dans les colonnes du Journal de Montréal. Il critique une mesure qui permettra à des techniciennes de la petite enfance (TEE) d’obtenir une autorisation provisoire d’enseigner en maternelle si elles ont entamé leur baccalauréat en enseignement préscolaire-primaire. Il conclut que c’est «déshabiller Carole pour habiller Caroline!» 

Une nouvelle fois, on constate que le débat des maternelles 4 ans est mal orienté, car on oppose des structures (CPE vs écoles) au lieu de prendre le temps de considérer les besoins en termes de développement des enfants en difficulté dès la petite enfance. 

Joël Monzée
Photo courtoisie
Joël Monzée

En effet, les statistiques récemment publiées font état que, à l’âge de 4 ans, une fille sur cinq est affectée par au moins une vulnérabilité dans ses sphères de développement affectif, physique et moteur, social, cognitif et langagier. Et quand on se penche sur le sort des garçons, c’est 50% d’entre eux qui semblent affectés, selon l’Institut des statistiques du Québec. 

Par ailleurs, la moyenne nationale est actuellement autour de 28% d’enfants vulnérables à 4 ans, alors qu’elle était de 21% en 2011. Nous régressons sur un indicateur prédictif de la réussite ou de l’échec scolaire. Informé de la situation, le gouvernement libéral a ainsi commencé à mettre en place les maternelles 4 ans dans les milieux défavorisés. 

Une mesure pour les enfants vulnérables 

Cependant, on s’est aussi rendu compte que l’indice de défavorisation socio-économique n’est pas l’unique vecteur des vulnérabilités des enfants : de nombreux enfants porteurs de défis neurologiques ou psychiatriques habitent dans des quartiers cossus et n’ont pas accès à ce programme. De plus, il y a des enfants dit « à haut potentiel » qui s’ennuient dans les garderies. Certains finissent par se désorganiser et se retrouver sans un support éducatif adéquat. C’est en considérant ces facteurs que l’idée des maternelles 4 s’est progressivement imposée comme une opportunité qui se devait d’être offerte à tous ceux qui le souhaitent. 

Évidemment, cela n’aurait aucun sens de créer ces classes sans rendre disponibles des mesures d’aide psychosociales et pédagogiques. C’est d’ailleurs le gros dossier du ministre Lionel Carmant qui vise à non seulement dépister de manière précoce, mais surtout à offrir des services dans les écoles en lien direct avec les ressources des institutions de la santé, afin d’offrir un continuum d’aide durant 8 ans. La stabilité du suivi est normalement garante de son efficacité. 

Bien sûr, il y a des CPE qui travaillent déjà en étroite collaboration avec les services de la santé, mais il y a une coupure brusque quand l’enfant quitte l’installation pour aller à l’école. Comme cela prend trop de temps pour qu’on installe ce suivi en milieu scolaire, l’efficacité thérapeutique est affectée dans une période charnière du développement global de l’enfant. 

Des experts? Quels experts? 

Steve Fortin explique également qu’excepté Égide Royer, «les experts sont en majorité contre le projet». La vérité, c’est qu’il y a des universitaires qui sont «plutôt pour» tandis que d’autres qui sont «plutôt contre» sur la base de leur champ de recherches, mais sans nécessairement connaître celui de leurs voisins de palier. Constat auquel je n’échappe pas plus que mes collègues, d’ailleurs, mais je suis aussi clinicien et je constate les défis qui se présentent sur le terrain. 

Ainsi je serais très défavorable à une mesure mur-à-mur imposant la maternelle 4, mais je défends l’idée de laisser le choix aux parents en fonction de la réalité de leur enfant. Avec ou sans conseils d’intervenants, la majorité des parents savent ce qui est le meilleur pour leur enfant, y compris ceux qui font l’école à la maison. Offrons les opportunités et laissons-les disposer, et ce, même si une période transitoire est constatée... 

Une transition très intéressante 

Un vrai défi auquel sont confrontées les commissions scolaires, c’est de recruter ou d’attirer des enseignant(e)s pour travailler auprès de jeunes élèves. Pourquoi un défi? Parce que la formation universitaire de premier cycle (4 ans) n’offre pas aux étudiants en enseignement scolaire-préscolaire suffisamment d’occasions de se former aux caractéristiques de la petite enfance. 

Brièvement, le développement global des enfants est peu exploré, même s’il existe des exceptions quand un professeur s’y est spécialement intéressé. On parle bien plus des critères du trouble déficitaire de l’attention, de l’hyperactivité et du spectre de l’autisme que des conditions gagnantes pour que les enfants soient intéressés par leurs apprentissages. Voilà un enjeu qui mérite réflexions et actions, notamment dans les travaux de la Commission qui se tiendra prochainement pour essayer de comprendre les causes du sur-diagnostic au Québec. 

C’est pour cela que je vois l’arrivée d’enseignantes formées autant à la petite enfance qu’à la fonction scolaire me paraît une excellente mesure. Ces TEE-enseignantes pourront, par exemple, apporter la culture du jeu et la connaissance des enjeux en termes de développement global. C’est une grande richesse en devenir pour les jeunes élèves, comme pour leurs collègues! 

Il ne faut pas oublier que la mesure s’appuie aussi sur le fait que les éducatrices devront avoir préalablement entamé leur baccalauréat en éducation avant de postuler. En clair, elles auraient tôt ou tard quitté l’univers des CPE.  

Et comme elles seront en formation, elles pourront faire des allers-retours constants entre les théories universitaires et la réalité du terrain (deux mondes qui, malgré les apparences, ne se parlent pas beaucoup). 

Il faut donc sortir des luttes de pouvoir entre deux systèmes institutionnels ou deux catégories d’intervenantes dans le monde de l’enfance. Je nous appelle à élever le débat pour encourager une réflexion sur l’enfant et ses besoins en termes de développement, plutôt que d’alimenter une querelle de clochers. C’est l’humain qui devrait être au centre de nos préoccupations! 

Joël Monzée, Ph.D., Docteur en neurosciences
Directeur de l’Institut du développement de l’enfant et de la famille
Professeur associé, département de psychiatrie, Université de Sherbrooke

La réponse de Steve E. Fortin 

D’abord, loin de moi l’idée de me substituer aux universitaires et spécialistes de la petite-enfance. Je n’ai pas le bagage universitaire de M. Monzée, c’est l’évidence. Toutefois, comme chroniqueur et journaliste d’opinion, la question des CPE et des maternelles 4 ans me préoccupe depuis longtemps. Et de tout temps, je n’ai pas caché ma préférence pour le réseau des CPE.  

Aussi, j’ai pu, au cours des années, discuter avec de nombreux intervenants de ces milieux (chercheurs, universitaires, gestionnaires de centres de la petite-enfance, gestionnaires de commissions scolaires, enseignant(e)s, parents, etc.) afin de mieux en saisir les enjeux, sur le terrain, dans les environnements sociaux où l’on met en place, par exemple, une maternelle 4 ans là où, par exemple, le bassin d’enfants de ce groupe d’âge n’est pas assez important pour accommoder les deux modèles, de manière complémentaire. 

J’ai décroché le téléphone quand des gestionnaires de CPE, ne sachant plus à quel saint se vouer, voulaient dénoncer que l’implantation d’une classe maternelle 4 ans, en région, dans un milieu moins densément peuplé, cannibalisait le groupe en CPE de ses poupons de ce groupe d’âge, ou quand on a facilité le « choix » des parents en mettant en place des conditions plus favorables (en réduisant la subvention pour l’enfant de 4 ans en CPE par exemple) à l’environnement maternelle 4 ans. 

J’ai recueilli le témoignage de parents et d’intervenants scolaires (chauffeur d’autobus par exemple) qui m’ont raconté leur déveine face à l’implantation d’une classe maternelle 4 ans dans une école pas du tout adaptée à ce groupe d’âge. Des parents aussi choqués, déçus de voir leurs poupons dans une classe maternelle 4 ans au ratio 1-22 complètement mésadapté pour ce groupe d’âge. 

Est-ce la norme? Bien sur que non, mais quand on ajoute ces nombreux écueils à la littératie concernant ces deux milieux pour le groupe 4 ans, cela donne à réfléchir. Même si je ne porte pas le titre de docteur en neurosciences.  

Je rappellerai à M. Monzée qu’à plus d’une reprise, dans les pages et sur les blogues du Journal de Montréal (mais aussi ailleurs, sur d’autres tribunes), j’ai cité des études, notamment, de Christa Japel, de Nathalie Bigras, et de nombreux chercheurs qui se sont penchés sur la question, toujours prenant soin d’ajouter les hyperliens pour que le lecteur puisse les consulter. 

J’ai décroché le téléphone quand des universitaires ont été outrés, scandalisés, de la réaction du député Éric Caire quand ce dernier, débonnaire, avait rejeté du revers de la main, le travail acharné de spécialistes québécois de la petite-enfance... Vous souvient-il M. Monzée de cette pointe du député à l’époque?  

« Je veux bien qu’une étude me dise que j’ai tort, vos enfants ont été mal servis, mais ce n’est pas vrai, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise! » 

J’imagine qu’à titre d’universitaire vous-même, cette désinvolture de la part d’un député, d’un législateur, doit avoir quelque chose d’un peu agaçant.  

Alexandre Sirois, dans un éditorial de La Presse, l’été dernier, rappelait lui aussi cette malheureuse déclaration du député Éric Caire, de la façon suivante :  

« Au Québec, les services éducatifs offerts en CPE sont de meilleure qualité que dans les autres garderies, ont constaté les experts. Plusieurs études l’ont démontré. Mais un député de la CAQ n’est pas de cet avis. « Je veux bien qu’une étude qui me dise j’ai tort, vos enfants ont été mal servis, mais ce n’est pas vrai, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise », a déclaré récemment Éric Caire. » 

J’ai décroché le téléphone aussi, encore très récemment, quand des intervenants et des gestionnaires du milieu des CPE (et aussi du milieu collégial parmi ceux et celles qui enseignent aux futures éducatrices) ont voulu m’expliquer la difficulté de recruter des éducatrices qualifiées. Une ressource trop rare souvent.  

La perspective de voir les futures diplômées (la plupart des femmes, entendons-nous) être recrutées pour œuvrer au sein des maternelles 4 ans a de quoi inquiéter. Car imaginez-vous la surprise d’une gestionnaire en CPE, en pénurie d’éducatrices qualifiées, apprendre dans les journaux, que l’empressement –injustifié selon plusieurs – de mettre en place les classes de maternelle 4 ans pousse le gouvernement à lorgner du côté de celles qui sont si attendues au sein du réseau des CPE... 

Donc, oui, dans bien des cas, plusieurs intervenants du réseau des CPE ont l’impression de se faire dépouiller de précieuses ressources par un gouvernement qui a depuis longtemps (du temps qu’il était dans l’opposition) montré, affiché sa préférence pour les maternelles 4 ans, et ce, même si plusieurs études pointent vers le milieu des CPE comme environnement optimal pour les enfants de ce groupe d’âge. 

Le véritable « choix » pour les parents devrait passer par le développement de plus de places en CPE –encore faut-il y croire – tout en offrant des places en maternelle 4 ans, comme réseau alternatif, aux parents qui le désirent.