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« Le NPD se positionne comme un allié du Québec »

Le lieutenant politique du chef du NPD Jagmeet Singh au Québec rencontre Le Journal

GEN - ALEXANDRE BOULERICE DÉPUTÉ FÉDÉRAL  Alexandre Boulerice
Photo MARTIN ALARIE

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 À quelques semaines du déclenchement de la campagne électorale fédérale, notre chroniqueuse Fatima Houda-Pepin a rencontré les têtes d’affiche québécoises des quatre principaux partis. Une série d’entrevues à lire jusqu’à mardi Alexandre Boulerice est le genre de député proche de son monde, pour qui les électeurs seraient tentés de voter, indépendamment de son parti. En 2015, il a réussi à hausser sa majorité alors que son parti subissait une débâcle au Québec et au Canada. Refera-t-il ce même exploit, le 21 octobre prochain? – Je me suis entretenue avec lui, le 7 août, à Montréal. 

  

 Un gars de gauche qui s’assume 

 FHP: Qui êtes-vous, Alexandre Boulerice? 

 AB: Je suis d’abord quelqu’un d’engagé. J’ai travaillé en journalisme à LCN et à TVA, et c’est là où j’ai commencé à m’impliquer dans la défense des droits des jeunes travailleurs. Par la suite, mon implication s’est transposée dans un groupe communautaire qui vient en aide à des travailleurs accidentés. 

 J’ai poursuivi mon engagement dans le milieu syndical en tant que responsable des communications du Syndicat canadien de la fonction publique. Après, j’ai été élu député. 

 FHP: Comment êtes-vous arrivé à la politique? Est-ce que la famille y a été pour quelque chose? 

 AB: Mes parents suivaient un peu la politique, mais n’étaient pas vraiment engagés là-dedans. La seule fois que mon père a été impliqué dans un parti politique, c’était le Parti Rhinocéros. Par contre, j’ai eu mon éveil politique alors que je finissais mon secondaire, à 16-17 ans. C’était l’été 1990, lors de l’échec de l’Accord du lac Meech. Un enjeu qui m’interpellait. C’est là où j’ai eu le goût de la politique.  

 La question nationale était la première question à laquelle je m’étais intéressé. Par la suite, vu mes études en sciences sociales, je me suis plutôt orienté vers un positionnement plus progressiste, plus à gauche. Ma volonté de changer la société en termes de lutte aux inégalités m’a amené à me demander comment faire pour travailler avec les gens de gauche, les progressistes de partout dans la fédération canadienne et c’est là que j’ai regardé le paysage politique et le NPD m’est apparu comme le grand parti de la gauche canadienne. Je me suis dit, il faut que les Québécois investissent ce parti-là pour qu’on ait notre voix et qu’on puisse travailler ensemble à améliorer les conditions des travailleurs et des travailleuses. Donc, j’ai pris ma carte du NPD, avant que Jack Layton n’arrive, vers 1999. 

 FHP: Donc, vous assumez pleinement votre appartenance à la gauche. Est-ce que cela veut dire qu’au Québec, vous êtes plus près de Québec solidaire que du Parti québécois? 

 AB: C’est sûr que j’ai des affinités avec Québec solidaire. J’ai été à son congrès de fondation, en 2006. J’avais même, auparavant, été candidat pour l’Union des forces progressistes à Saint-Jean-Sur-Richelieu, l’ancêtre de Québec solidaire. Oui, j’ai une proximité idéologique avec eux, j’y compte beaucoup d’amis. Dans ma circonscription, on a des bénévoles qui sont les mêmes. 

 FHP: Et je crois que votre circonscription au fédéral, Rosemont–La-Petite-Patrie, recoupe, au niveau provincial, les comtés de deux députés solidaires à l’Assemblée nationale? 

 AB: Oui. C’est Gabriel Nadeau-Dubois et Vincent Marissal. 

 Le NPD: Un choix idéologique 

 FHP: Puisque vous avez pris conscience des enjeux politiques dans le sillage de l’Accord du lac Meech, pourquoi n’avez-vous pas joint le Parti québécois ou le Parti libéral du Québec de Robert Bourassa? 

 AB: À l’époque, j’étais très intéressé par cette possibilité. Je me souviens de cette image de M. Parizeau qui dit à M. Bourassa: «Je tends la main à mon premier ministre», à la suite de la déclaration du 23 juin. Donc, oui j’ai flirté un peu avec le PLQ pendant cet été-là. Par la suite, j’ai milité pour le PQ à Saint-Jean-sur-Richelieu, jusqu’au référendum de 1995. À la suite du résultat du référendum, j’ai décidé de prendre acte du choix des Québécois et des Québécoises. Peu importe le parti, j’ai toujours défendu la langue et la culture ainsi que les intérêts français. En bout de ligne, j’ai répondu à l’appel d’une autre main tendue, celle des progressistes du NPD: Alexa McDounough d’abord, ensuite Jack Layton. 

 FHP: Qui est venu vous chercher, au départ, pour être candidat pour le NPD? 

 AB: J’avais fait les communications pour des candidats du NPD, en 2004-2006, et l’un des organisateurs m’avait proposé d’être moi-même candidat. J’ai eu mon investiture en 2007, un an avant les élections de 2008. J’ai gagné, en 2011, après deux tentatives. J’avais choisi le comté de Rosemont–La-Petite-Patrie, parce que c’est un quartier dans lequel j’habitais. Un quartier traditionnellement québécois dit «de souche», de classe ouvrière qui correspondait à mon profil. Aujourd’hui, le quartier a beaucoup changé. Il est plus diversifié. 

 FHP: Vous avez été élu dans la vague orange de 2011, avec Jack Layton, c’était l’apogée du NPD, en termes de pourcentage de votes et de nombre de députés. C’était aussi la première fois de votre histoire que vous formiez l’opposition officielle. Vous étiez à la porte du pouvoir, et fait assez inusité, c’est le Québec qui vous a donné cette majorité, alors que vous n’aviez qu’un seul député auparavant. Comment expliquez-vous ce «miracle»? 

 AB: Il faut rappeler que cette magie de Jack Layton n’est pas arrivée du jour au lendemain. Ce sont des années de travail. Je pense que le temps avait usé le Bloc québécois à Ottawa. Il y a eu une sorte de lassitude à son égard, après vingt ans. Les gens étaient prêts à regarder ailleurs. Ils ne voulaient pas des conservateurs et le Parti libéral du Canada était entaché par le scandale des commandites, alors ils se sont dits, il y a ce gars-là, Jack Layton, qui est sympathique, ouvert à l’égard des Québécois et des Québécoises et qui propose des choses intéressantes. On va lui donner une chance. C’est ce qui a provoqué ce déferlement de nouveaux députés du NPD du Québec à Ottawa, en 2011. La personne de Jack Layton y était pour beaucoup, mais il y avait aussi un fort désir de changement.  

 FHP: Donc, vous arrivez à Ottawa, vous vous faites connaître, vous êtes devenu une voix qui compte au NPD. Vous défendez toujours les travailleurs, vous proposez un projet de loi qui n’a pas été adopté, mais quand même, vous prenez des initiatives. Comment évaluez-vous votre expérience dans un parti qui a toujours été dans l’opposition? 

 AB: Justement, être député de l’opposition, ce n’est pas la même chose qu’être au pouvoir. Dans l’opposition, vous pouvez faire des gains en proposant des modifications à des projets de loi, mais l’expérience de la période de questions est assez frustrante parce que les ministres ne sont pas obligés d’y répondre. Il y a un bout de politique-spectacle là-dedans aussi. Mais en ce qui concerne le débat public, le fait d’être présent, d’être une voix pour certaines valeurs, certaines idées, on peut peser sur la conversation démocratique et enrichir le débat public. Si le NPD n’était pas là, il y a un paquet d’enjeux dont il ne serait pas question. Donc, c’est un rôle très positif d’avoir cette chance de prendre la parole sur la place publique et d’éveiller les consciences. Au niveau local, de manière très concrète, on peut soutenir les citoyens, les groupes communautaires et les entreprises à réaliser leurs projets. Il y a moyen de changer le monde, un mot à la fois, le discours et la parole ont aussi leur impact. 

 La «trahison» du niqab 

 FHP: Et là arrive 2015! Le NPD subit une immense dégelée. Comment avez-vous vécu cette dégringolade, et comment expliquez-vous un tel recul dans les intentions de vote, particulièrement au Québec? 

 AB: En ce qui me concerne, j’ai été réélu en 2015. Donc, j’aurais dû être très content. Mais d’être passé si proche de prendre le pouvoir, de voir des collègues tomber au combat et de ne pas être réélus, c’était très difficile à vivre. C’est ingrat la politique. Qu’est-ce qui explique ça? Beaucoup de choses: 1. On a voulu être trop prudents avec un cadre financier très strict. Le PLC est apparu plus social-démocrate que nous. 2. Une position pas assez claire au début de la campagne sur Énergie Est. On a prêté flanc à des attaques sur cet enjeu. 3. Et puis, il y a eu la question du niqab qui est venue mêler les cartes. On n’a pas bien géré cette affaire. C’est regrettable, car six mois après l’élection, personne n’en parlait. 

 FHP: Sur l’histoire du port du niqab dans les cérémonies d’assermentation de la citoyenneté, rappelons que le gouvernement Harper l’avait interdit, mais vous étiez au même diapason que le Parti libéral de Justin Trudeau. Pourquoi est-ce le NPD qui a subi les foudres de l’électorat au Québec? 

 AB: Je pense qu’après vingt ans du Bloc québécois, les Québécois avaient décidé d’adopter le NPD comme étant leur porte-voix à Ottawa, en 2011. Ils ont souvent cette relation émotive avec certains politiciens. Quand ils ont vu notre réaction très légaliste sur l’affaire du niqab, ils se sont sentis comme trompés. C’est comme si dans un couple, l’un des deux se sentait trahi. Ils devaient se dire: «Mon Dieu, je ne pensais pas que vous étiez comme ça!» Les gens étaient frustrés de notre position, mais en même temps, ils voulaient battre Harper, donc ils ont voté pour le Parti libéral du Canada. Que le PLC ait la même position que nous sur le niqab, ça ne les dérangeait pas parce qu’ils s’attendaient à ça de lui. Venant de Justin Trudeau, c’était normal, mais du NPD, ils en étaient très déçus. Donc, ils étaient fâchés contre nous et ont voulu nous punir. 

 Le chef Jagmeet Singh: un symbole 

 FHP: Pensez-vous pouvoir répéter l’exploit de 2011 ou à tout le moins avoir un résultat significatif, le 21 octobre, avec votre nouveau chef Jagmeet Singh? 

 AB: Oui. Aujourd’hui, on part avec quinze députés au Québec. Je pense que les gens sont déçus des libéraux de Justin Trudeau qui n’ont pas livré la marchandise, mais ils ne veulent pas retourner aux conservateurs. Qu’est-ce qu’il va leur rester? Est-ce qu’ils vont retourner dans un rôle d’opposition systématique avec le Bloc, on verra? Mais je pense qu’il y a quelque chose de nouveau et de rafraîchissant avec notre chef, Jagmeet Singh. 

 Oui, il porte un signe religieux, ça peut être difficile, en ce moment. Je dirais qu’effectivement, c’est un débat qui est assez divisif au Québec, mais je suis convaincu que Jagmeet est capable de rassembler les gens. Il est aussi un symbole porteur d’espoir. Premier chef d’un parti fédéral qui est issu d’une minorité visible, donc il envoie un message positif à tous les fils et filles d’immigrants et à toutes les personnes racisées et à ceux qui sont solidaires avec elles. Ils diront: «Regardez, tout est possible dans notre société, vous pouvez même aspirer à devenir premier ministre de ce pays.» 

 FHP: Le Québec vient de loin en matière de sécularisation de l’État. Le gouvernement a fait adopter une loi sur la laïcité de l’État. Les Québécois dans leur vaste majorité y sont favorables. Comment conciliez-vous cette sensibilité avec le fait que votre chef, Jagmeet Singh, s’affiche ouvertement avec son turban sikh et articule son identité autour de son appartenance religieuse? 

 AB: C’est une identité personnelle et non une identité de parti. Je suis conscient que dans la situation actuelle au Québec, ça peut être un défi. Tout le monde est pour la laïcité, mais la laïcité a plusieurs nuances. Ce qui est important, c’est que l’État soit neutre et ne fasse la promotion d’aucune religion. Cette neutralité des institutions publiques n’oblige pas la neutralité personnelle des agents de l’État. Jagmeet Sing, comme chef de parti fédéral, envoie un message d’ouverture, et lui-même ne met pas de l’avant les principes de sa religion. Il est progressiste et inclusif, et ne remet pas en question les droits de femmes à l’avortement, le droit des LGBTQ, etc. Je crois que les Québécois vont écouter ce qu’il a à dire au-delà des apparences. 

 FHP: Jagmeet Singh en est à sa première campagne électorale comme chef de parti. Il prendra part aux débats télévisés des chefs. Il sera avec des chefs plutôt aguerris comme Justin Trudeau qui est aussi un bon communicateur. Si vous aviez à le conseiller, quels seraient les pièges que vous lui suggéreriez d’éviter? 

 AB: Je lui suggérerais de ne pas entrer dans les débats plantés par l’adversaire. Il faut rester le plus possible sur notre propre terrain. Pour beaucoup de gens, ça va être la première fois qu’ils vont entendre Jagmeet Singh. Je lui dirais d’être lui-même, de parler avec son cœur, avec ses tripes, d’expliquer aux gens pourquoi il est là, pourquoi il veut aider les personnes démunies. Il faut qu’il raconte son histoire personnelle, c’est sa meilleure arme, en ce moment. Il faut qu’il arrive à toucher le cœur des gens. 

 Organisation et stratégie électorales 

 FHP: À quelques semaines du déclenchement des élections, diriez-vous que le NPD est prêt à livrer la bataille en termes d’organisation, de financement et de candidats? 

 AB: On a déjà une cinquantaine d’investitures de faites ou prévues dans notre calendrier. On a de belles candidatures qui s’en viennent dont je suis très fier. Notre programme électoral est déjà tout attaché. On travaille sur nos slogans et nos publicités, en ce moment. Toute la machine est là. On embauche des organisateurs. Je pense que tout est possible pour le 21 octobre au Québec. Je suis optimiste. Il n’y a jamais rien d’acquis, il faut travailler fort. Je pense que l’électorat, en ce moment, observe ce qui se passe, attend de voir les offres des différents partis politiques. Le NPD a une offre extrêmement audacieuse que ça soit en environnement ou en termes de lutte aux inégalités. Je crois que ça va correspondre à ce que les Québécois recherchent. 

 FHP: Pour la publicité, est-ce que votre stratégie est ficelée? Allons-nous assister à une campagne négative axée sur le salissage des adversaires et pensez-vous que ce type de campagne est désormais inévitable? 

 AB: Malheureusement, il y a trop de partis politiques qui sombrent dans le populisme et font des attaques gratuites, surtout en exagérant les défauts des autres. Nous, avec quelqu’un comme Jagmeet, qui est positif et constructif, il n’aura pas tendance à tomber dans cette dérive. C’est sûr que nous allons attaquer les autres partis sur leur plateforme si on trouve qu’ils n’ont pas respecté leurs engagements. Mais pour nous, au NPD, c’est vraiment un visage inclusif, souriant, axé sur comment travailler ensemble pour trouver des solutions. On ne veut pas sombrer dans la démagogie. Moi, j’ai toujours dit que quand mes adversaires ont de bonnes idées et qu’ils font de bons coups, je suis prêt à le reconnaître. Il faut être honnête avec les gens sinon ils vont être désabusés et se désintéresser de la politique. 

 FHP: Parmi les partis politiques en présence, quel est votre principal adversaire au Québec, le Bloc québécois ou le Parti libéral du Canada? 

 AB: Ça dépend des régions. Par exemple, ici à Montréal, la lutte est surtout avec le Parti libéral. Il y a des endroits comme à Saint-Hyacinthe ou à Jonquière, où notre principal adversaire serait le Parti conservateur. Les endroits où le Bloc québécois a encore des députés est aussi un facteur à considérer. 

 FHP: En étant très optimiste, quelles sont les provinces ou les circonscriptions que vous estimez être plutôt favorables au NPD? 

 AB: Je pense qu’il y a des possibilités pour nous de faire des gains à Toronto, par exemple. On a d’anciens députés qui reviennent comme Andrew Cash. Aussi surprenant que cela puisse paraître, nous n’avons plus de député à Toronto. 

 C’est bizarre, parce que ça correspond vraiment à notre clientèle électorale. À Terre-Neuve, on a Jack Harris qui est un ancien député qui avait perdu, alors qu’il avait plus de 40% des votes à la dernière élection. Je suis très content de les voir revenir. On a aussi des leaders autochtones, en Colombie-Britannique et au Manitoba. Au Québec, nous avons aussi d’anciennes députées qui reviennent. Je pense qu’on est capables de faire des gains au Manitoba, en Colombie-Britannique, en Ontario et à Terre-Neuve. 

 FHP: Combien de sièges anticipez-vous de gagner? 

 AB: On a 43 députés en ce moment au Canada. On est capables de conserver ces sièges et d’avoir potentiellement la balance du pouvoir à Ottawa. Je suis convaincu qu’on gardera les 15 sièges que nous avons au Québec en ce moment, et même que nous pouvons aller en chercher jusqu’à 25. On va annoncer des candidatures qui démontreront qu’on est capables d’être à l’offensive. 

 FHP: Si vous pouviez décider de la question de l’urne, la fameuse Ballot question qui déterminera l’issue du vote dans l’isoloir, le 21 octobre, ça serait quoi, selon vous? 

 AB: J’aimerais bien que la question de l’urne soit: «En qui avez-vous confiance pour aller se battre pour vous au Parlement? C’est qui votre champion?» 

 Plateforme électorale 

 FHP: Le NPD est le seul parti à avoir dévoilé son programme électoral des semaines avant le déclenchement des élections. Votre chef, Jagmeet Singh, a surpris tout le monde en le rendant public, le 16 juin dernier. N’est-il pas irréaliste de promettre autant de choses sans les chiffrer, notamment l’instauration d’un régime d’assurance médicaments universel qui couvrirait les soins dentaires, oculaires, auditifs et la santé mentale? 

 AB: Pour nous, l’important c’est d’avoir des programmes sociaux et un système de santé qui correspondent aux besoins des gens. C’est ce qu’on nous demande sur le terrain. Les gens ne comprennent pas pourquoi certaines parties du corps sont assurées et d’autres pas? Le gouvernement doit répondre aux besoins des personnes les plus démunies. Avoir une assurance médicaments publique et universelle et une couverture d’assurance maladie plus étendue, c’est la meilleure chose qu’on peut faire pour aider les personnes malades ou vieillissantes. 

 FHP: On ne peut pas être contre la vertu, mais combien va coûter ce système universel aux contribuables canadiens? Avez-vous préparé un cadre financier avant de lancer votre programme? 

 AB: L’annonce du plan financier va se faire un peu plus tard, au début de la campagne électorale. Comment va-t-on payer pour ça? C’est toujours la question. Eh bien, nous avons des objectifs très ambitieux pour aller chercher l’argent là où il est. On vit dans une société riche et prospère et on perd énormément d’argent dans les paradis fiscaux, dans l’évasion fiscale et les échappatoires fiscales pour ceux qui ne paient pas leur juste part à la société. Les libéraux n’ont rien fait pour s’attaquer aux paradis fiscaux, les échappatoires fiscales pour les PDG des entreprises sont encore là. Nous, on propose des mesures qui vont leur serrer la vis. 

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 Il faut que les géants du web paient leur part, comme les GAFA, s’attaquer aux paradis fiscaux, taxer les gains en capital de manière supérieure à ce qui est fait en ce moment et imposer un impôt sur la fortune pour les gens qui possèdent plus d’un million de dollars. L’argent est là. Nous, on croit qu’il faut aller le chercher pour réaliser nos engagements. 

 FHP: Vous savez très bien qu’il y a une grande différence entre vouloir s’attaquer aux paradis fiscaux et récupérer l’argent qui s’y trouve. Qui vous dit que vous allez réussir là où d’autres ont échoué? 

 AB: C’est toujours présenté comme quelque chose de très compliqué, alors que la plupart des ententes que le Canada a avec les paradis fiscaux sont des ententes bilatérales. Le Canada pourrait simplement s’asseoir avec les Bahamas, les Bermudes ou les îles Caïmans et leur dire que nous refusons maintenant le principe de la non double imposition. Ce n’est pas vrai que quelqu’un qui va envoyer son argent ou ses profits là-bas va payer 1% d’impôt, ramener son argent au Canada et payer ici 0% d’impôt, alors que nous avons besoin de cet argent pour nos programmes. Nous, on dit: si vous payez juste 1% d’impôt là-bas sur le revenu que vous y envoyez, quand vous allez revenir, on vous imposera sur la différence. Ça va avoir un impact considérable sur les revenus de l’État et nous donner les moyens de prendre soin des gens. 

 FHP: Et comment voyez-vous l’implantation d’un régime d’assurance médicaments national et universel, dès 2020, alors que la santé et les services sociaux sont de compétence provinciale? Ça va prendre des années pour négocier tout ça. Est-ce que les provinces vont vouloir embarquer dans ce régime alors qu’elles ont leurs propres systèmes d’assurance médicaments qui diffèrent d’une province à l’autre? 

 AB: Oui, effectivement. Il ne pourra pas y avoir de programme identique dans toutes les provinces. C’est vrai, ce sont les provinces qui ont juridiction dans le domaine de la santé et des services sociaux. Par contre, on peut établir des ententes-cadres fédérales-provinciales pour déterminer les principes qui doivent régir ce régime. On pense qu’avec un gouvernement néo-démocrate à Ottawa, nous allons nous assurer que les provinces qui sont intéressées y participent. 

 Je pense que les citoyens seraient aussi intéressés lorsqu’ils comprendront ce que cela veut dire sur leurs finances personnelles. Une assurance médicaments privée coute extrêmement cher. Les coûts des médicaments au Canada sont extrêmement élevés et quand on changera ce système et ce cadre-là, tout le monde va y gagner. 

 FHP: Vous voulez aussi vous attaquer à la gratuité des études postsecondaires. Plusieurs gouvernements se sont cassé les dents là-dessus, comment comptez-vous faire? 

 AB: La gratuité des études postsecondaires est un objectif à moyen terme. Pour le moment, les premières mesures qu’un gouvernement NPD prendrait toucheraient la réduction de la dette étudiante. Il y a des jeunes qui sortent des études avec 40 000 à 50 000$ de dettes alors qu’ils doivent se lancer dans la vie, peut-être fonder une famille ou acheter une maison. On peut réduire la dette étudiante en réduisant le taux d’intérêt appliqué aux prêts étudiants et en augmentant les bourses. Voilà des mesures concrètes pour réduire l’endettement étudiant. 

 FHP: Et sur l’environnement qui est un enjeu majeur dans cette élection, que proposez-vous? Et comment vos solutions diffèrent-elles de celles du parti vert? 

 AB: Il y a beaucoup de choses dans notre programme en environnement et lutte au changement climatique. Je suis très fier de ça, notamment un programme d’innovation pour l’ensemble des maisons et domiciles au Canada avec des subventions aux individus qui créeront énormément d’emplois. Dans le programme, on parle de 300 000 emplois à créer. C’est l’une des mesures phares. 

 On veut éliminer les subventions aux entreprises pétrolières et gazières et réinvestir l’ensemble de cet argent-là dans la création d’emplois dans les énergies renouvelables. C’est la voie d’avenir. Et là-dessus les libéraux n’ont pas livré la marchandise. Les émissions de gaz à effet de serre ont continué à augmenter et en plus, ils ont acheté un pipeline avec l’argent public. Des choses qu’on ne ferait jamais et on est complètement en désaccord avec ça. On veut également investir dans le transport en commun et l’électrification des transports privés et commerciaux. Ça va aussi créer des emplois pour la fabrication des véhicules électriques au Canada ou au Québec. 

 Pour ce qui est du Parti vert, je dirai deux choses: 1. Nous, on mise beaucoup sur la formation pour avoir une main-d’œuvre qualifiée qui transiterait des emplois dans les énergies fossiles vers les énergies renouvelables. C’est essentiel, on le demande au Québec et au Canada depuis des années. Les verts n’ont presque rien dans leur plateforme là-dessus. 2. Bizarrement, les verts ont dit qu’ils allaient arrêter l’importation du pétrole étranger. Si on était autosuffisants, ça va. 

 Mais nous ne le sommes pas. Ce qui revient à dire qu’il faut hausser la production des sables bitumineux. Étrange venant de la part du Parti vert qui ouvrirait la porte à une augmentation de l’exploitation des sables bitumineux alors que c’est dans le sens inverse qu’il faut aller. 

 FHP: À part la santé, l’éducation et l’environnement, nommez-moi trois autres engagements du NPD que vous estimez importants et qui vous distinguent des autres partis? 

 AB: Trois choses: 1. La protection des régimes de retraite et de pensions. On a vu la catastrophe vécue par les retraités de Sears. On est les seuls à parler de ça; 2. La gestion de l’offre. Les conservateurs et les libéraux ont abandonné les producteurs de lait du Québec, depuis des années. Le NPD est le seul parti qui les défend de la manière la plus ferme; 3. On est également le seul parti qui veut encadrer les frais des compagnies de téléphonie cellulaire pour réduire la facture des Québécois et des Canadiens. On est l’un des rares pays au monde à payer aussi cher. Ça n’a aucun bon sens. 

 Le Québec dans la balance 

 FHP: Concernant les enjeux spécifiques au Québec, quelle est la position du NPD sur la question nationale? 

 AB: Sur la question nationale, c’est sûr que le NPD reconnaît, depuis des années, que le Québec forme une nation qui a droit à son autodétermination. S’il y a un référendum, la majorité de 50% + 1 doit être respectée. Le Québec est plus qu’une société distincte, c’est une nation et l’un des deux peuples fondateurs de la fédération canadienne. 

 On est aussi très attachés à la protection et à l’épanouissement de la culture québécoise. Il faut faire plus que juste protéger le français, la Charte de la langue française doit s’appliquer également aux entreprises de juridiction fédérale. On a également une position très autonomiste pour le Québec dans le sens où il pourrait avoir un droit de retrait de tout nouveau programme fédéral, avec pleine compensation financière (opting out). 

 FHP: Le NPD se dit justement sensible à la spécificité du Québec, mais à part l’indépendance, qu’est-ce qui vous différencie du Bloc québécois, un parti issu du Québec qui a pour mission de défendre ses intérêts? Quel est le partage des eaux entre vous et le Bloc? 

 AB: La grosse différence avec nous, c’est que nous, on cherche de manière constructive à trouver des solutions avec nos partenaires canadiens. Il y a des progressistes au Québec et des progressistes au Canada anglais. Si on est au Parlement, autant travailler ensemble pour trouver des solutions pour aider les gens. Le Bloc québécois ne veut pas vraiment que ça marche au Parlement canadien. Il est enfermé dans une opposition systématique qui n’est pas constructive pour rendre la vie moins chère, trouver des solutions aux changements climatiques. Le Bloc québécois est dans l’isolement et ne manifeste aucun intérêt pour les enjeux qui touchent le Canada. Or, ce n’est pas vrai qu’on peut régler seuls un certain nombre de problèmes. L’environnement par exemple concerne tout le monde. Il faut être capable de dialoguer avec les autres Canadiens.  

 FHP: Le gouvernement du Québec a fait connaître récemment à Ottawa, un certain nombre de revendications, en matière de niveaux d’immigration, de réunification de la famille, de rapport d’impôt unique et de culture. Sur l’ensemble de l’œuvre qu’il entend réaliser, seriez-vous dans le camp des alliés du gouvernement du Québec? 

 AB: Le NPD se positionne d’emblée comme un allié du Québec. On est prêt à s’asseoir pour en discuter avec le gouvernement du Québec. On est ouverts à l’idée d’un rapport d’impôt unique. Notre préoccupation touche les emplois. On voudrait avoir un plan pour s’assurer qu’il n’y aura pas de perte d’emplois à Jonquière et à Shawinigan. 

 Pour ce qui est de l’immigration, on est prêts à en discuter. Par contre, réduire le nombre d’immigrants en période de pénurie de main-d’œuvre n’est pas une chose qui plaît aux régions. Pour ce qui est de la réunification familiale, on est disposés à écouter ce que le gouvernement du Québec entend faire. 

 L’Humain derrière la politique 

 FHP: Quel est le personnage qui vous a le plus marqué dans votre vie et pourquoi? 

 AB: J’ai beaucoup été influencé par les conférences et les livres d’Albert Jacquard. J’ai été touché par son ouverture d’esprit et son désir d’aider les nouvelles générations. J’essaie de l’écouter de temps en temps pour m’en inspirer et continuer les combats qui sont nécessaires à faire. 

 FHP: Si vous aviez un message personnel à transmettre aux Québécois à la veille de cette campagne électorale, ce serait quoi?

AB: Je citerai notre ancien chef Jack Layton qui disait toujours: «Ne les laissez jamais dire que ce n’est pas possible de la faire.» 

 FHP: C’est une autre version de «Yes, We can» 

 AB: Exactement! 

 FHP: Le jour où la politique vous abandonnera ou que vous abandonnerez la politique, quelle profession ou quel métier souhaiteriez-vous exercer? 

 AB: Je ne pense pas que la politique ne me quittera jamais. Comme m’a dit mon père, un jour: «ta campagne politique n’a pas de date d’échéance». Je serai toujours un militant engagé dans une action collective ou dans la défense des droits de la personne ou de l’environnement, peu importe la profession que j’exercerai. D’ici là, mon seul plan est de travailler à gagner la prochaine élection, le 21 octobre. 

 FHP: Bonne chance! 

 Alexandre Boulerice en quelques lignes 

Le chef du NPD, Jagmeet Singh, et Alexandre Boulerice au chantier Davie de Lévis, en janvier 2018.
Photo d'archives, Stevens LeBlanc
Le chef du NPD, Jagmeet Singh, et Alexandre Boulerice au chantier Davie de Lévis, en janvier 2018.

   

  •  Né à Saint-Jean-sur-Richelieu; 
  •  Diplômé en sociologie et science politique; 
  •  Journaliste à LCN et à TVA où il s’est impliqué dans la défense des travailleurs au sein du Syndicat de la fonction publique du Canda; 
  •  Député de Rosemont–La Petite-Patrie, à la Chambre des communes, pour le Nouveau Parti démocratique (NPD), aux élections de 2011 et de 2015;  
  •  Porte-parole de l’opposition en matière de travail, Postes Canada et éthique; 
  •  Nommé chef adjoint du NPD et lieutenant politique des néo-démocrates au Québec, le 11 mars 2019.