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Les dernières heures de Jésus

Amélie Nothomb
Photo courtoisie, Jean-Baptiste Mondino Amélie Nothomb

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Pour son 28e roman en carrière, Soif, Amélie Nothomb s’est intéressée aux derniers moments de la vie de Jésus, plongeant droit dans les émotions intenses et les réflexions qu’un homme éprouve à quelques heures de sa mort. Son roman, bref, authentique, criant de vérité, démontre la grande humanité du personnage et l’empathie de l’écrivaine.

Soif décrit le procès vite expédié, la condamnation à mort, la torture, l’agonie, la mort. Mais aussi les moments marquants de la vie de Jésus, son amour pour sa mère, sa passion pour Marie-Madeleine.

Plus les heures coulent, plus les questionnements face à son destin tragique se multiplient, et il pose un regard consterné devant la médiocrité des hommes. Il n’éprouve que du mépris pour Pilate. « Je suis un homme, rien d’humain ne m’est étranger », se dit-il.

La peur

Condamné à mourir le lendemain, il découvre la peur. « Non pas la peur de mourir, qui est la plus partagée des abstractions, mais la peur de la crucifixion : une peur très concrète. »

Pour se changer les idées, il repense à sa vie, aux miracles accomplis ici et là, à ses disciples. Il parle de Judas, « ce drôle de type » qui était « un problème permanent, d’abord pour lui-même ». De Marie-Madeleine, de qui il était tombé profondément amoureux. Elle était « son gobelet d’eau ». « Aucune jouissance n’approche celle que procure le gobelet d’eau quand on crève de soif. »

Amélie Nothomb est d’ailleurs passionnée par le thème de la soif. « Je suis depuis toujours une soiffarde, une championne de la soif. Anorexique pendant l’adolescence, je m’interdis même l’eau ! » révèle-t-elle, en entrevue par courriel.

Jésus, son héros

L’écrivaine portait en elle cette histoire depuis longtemps. « J’ai envie d’écrire cette histoire depuis la première fois que j’ai entendu parler de Jésus ; j’avais deux ans et demi. J’ai su aussitôt qu’il serait mon héros. »

Elle aborde un thème lié à la religion pour la première fois. « Dans un manuscrit non publié, je raconte ma version de Simon de Cyrène. Sinon, je n’ai jamais abordé un thème de ce genre. »

C’est un Jésus très incarné qu’elle nous présente : il aime, il souffre, il s’inquiète, il meurt de façon violente. « Ce qui rend Jésus miraculeux, c’est qu’il est à ce point incarné. Pour moi, Jésus, c’est un être humain qui a décidé d’aller au bout de ses possibilités physiques et spirituelles. »

Jésus parle de toutes sortes de formes d’amour, un sujet qui n’est pourtant pas si facile à aborder. Qu’est-ce qui l’a touchée le plus dans la manière qu’il a de parler d’amour ? « C’est qu’il le pratique. Il aime pour de bon. Il essaie d’aimer tout ce qui existe. »

Douleur physique et morale

Amélie Nothomb parle de douleur physique, mais aussi de douleur morale, de torture mentale — c’est très dérangeant de lire la crucifixion dans les détails. Jésus éprouve de la colère, de la haine, des sentiments très humains, il éprouve de la haine de soi-même. « Jésus est un être humain, il éprouve tout ce que nous éprouvons, même les pulsions négatives. »

Comment s’est-elle sentie en se glissant dans sa peau, en lui donnant la parole ? « C’était terrifiant », commente l’écrivaine. En écrivant l’histoire de Jésus, elle n’arrêtait pas de dire, « C’est trop dur pour moi. C’est au-dessus de mes forces. Surtout quand il meurt sur la croix. »

Au fil des pages, elle a éprouvé tout ce que son personnage ressentait. « C’était écrasant. Je n’en pouvais plus. » Elle dit être ressortie « exsangue » de cette expérience littéraire.

  • Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967.
Soif, Amélie Nothomb, Éditions Albin Michel, 160 pages environ
Photo courtoisie
Soif, Amélie Nothomb, Éditions Albin Michel, 160 pages environ