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Le Cercle des plumitifs urbains

«Dans le doute, on suit la parade» - Robert Lévesque

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On comprend que les chroniqueurs de la Grosse Poire aient la nausée devant la construction d’un troisième lien traversant le fleuve à Québec.   

Et qu’ils se penchent de temps à autre sur le sort et les désirs des citoyens de la capitale et de sa région.     

Pardonnez-leur car ils ne savent ce qu’ils font...    

Cernés comme ils sont, les pauvres, empêtrés depuis si longtemps dans un enchevêtrement de ponts, d’autoroutes, de tunnels et de boulevards urbains diversement déglingués, ils n’en peuvent plus, la vessie pleine de vinaigre, et doivent se soulager sur le bitume d’ailleurs...    

Dans ces conditions, le haut-le-cœur est normal, même s’il étonne parfois ceux qui ne les voient jamais, sauf parfois le dimanche, au musée, un téléphone intelligent à l’oreille dans une caricature d’eux-mêmes...     

Des bagnoles, ils en ont jusque dans le troufion. Ils sont prisonniers de leur cruelle urbanité, hululant comme des hiboux, sur une île asphaltée aux berges largement bétonnées.    

Et sans doute involontairement grincheux puisque, francophones insulaires en situation minoritaire, ils nourrissent peut-être inconsciemment un sentiment désagréable mais légitime, une nausée secondaire, celle qui vient avec l’enfermement politique et les cônes orange...     

La solitude du Gilligan de souche nageant dans le métropolitanisme ethnique, courtois comme un touriste étranger ou une hôtesse de l’air asiatique.     

Poli et bien éduqué, comme il faut l’être dans NDG, dans Chomedey, dans Westmount, dans Saint-Laurent, à Hamstead...     

- Un chocolat chaud, s’il-vous-plaît...  

- Are you talking to me?   

Les régions, ça sert à ça aussi, à faire oublier son propre malheur. Ça redonne un sentiment d’importance, ça regonfle le désir de compter pour quelque chose. Renaît ainsi l’illusion qu’on ne pense pas pour rien...    

Les régions, dont on parle plus souvent à L'Épicerie qu’à l’Assemblée nationale, c’est comme la parenté qu’on ne voit jamais. On les appellera dans le temps comme dans le temps...    

C’est comme une allergie, les régions, ça revient aux quatre ans... Entre deux démangeaisons, le silence s'impose de facto...    

Il faut dire que les députés des régions, députés de seconde zone, perdent leurs cordes vocales quand ils sont confrontés aux projets des grandes villes, aux dépenses mirobolantes de Québec et de Montréal. Aux vedettes municipales de la télé.    

Tramways, métros, trains, tunnel et tutti quanti..., les vraies affaires sont si nombreuses qu'elles écrasent tout le reste avec des milliards et des milliards et des milliards. Des milliards empruntés pour les uns, mais payables par tous...     

Il pleut d'ailleurs tellement de fric ces temps-ci qu’on peut lâcher dans un scrum que les imprévus du tramway de Québec passent de 500 à 700 millions sans la moindre controverse; il suffit de parler de Trump pour se jouer d'une meute qui ne porte plus son nom...    

Alors, ça devient gênant pour un député régional de parler de sa réalité et de ceux qui, dans les faits, votent souvent pour rien...    

Parler des routes régionales au Salon bleu? De la pauvreté du réseau québécois hors des grands centres. Trop gênant, à mon humble avis. Ça fait pic-pic...    

Mais il faut prendre la 138 une fois dans sa vie. Ensuite, on ne lit plus les poncifs du même œil. On n'écoute plus les nouvelles du tout...    

La 138, dangereuse, meurtrière, exemplaire de désuétude. Une route du Tiers-Monde. Une voie vers l’est, une voie vers l’ouest. Élargie évidemment dans Charlevoix pour le bonheur des retraités politiques...    

Autrement, c’est la galère. Un trou, une bosse, une courbe, deux courbes, une falaise, trois falaises, un chantier, dix chantiers, trente, cent chantiers actifs ou inactifs selon que le contrat prévoit une semaine de quatre jours...     

Et des camions lourds par dizaines de milliers qui viennent et qui repartent au Canada, aux États-Unis via Québec où ils traversent le fleuve...    

C’est super pour les économies locales, cette route d'une autre époque.    

Super efficace pour assurer l’occupation du territoire. Super attrayant pour les immigrants, ils se sentiront chez eux, n'est-ce pas...    

La 138, route en perdition, vieille botoxée, renchaussée sans cesse, réparée année après année... Cent mètres à la fois, pour démontrer l'absurdité de l'oeuvre...    

Souvent, un feu de signalisation planté au bord de la route remplace celui-ci ou celui-là parti casser la croûte au village voisin, per diem oblige...    

Tous ces travaux obligés par les précédents, faits et refaits dans le cadre d'une vaste opération d'aide sociale.     

Ça permet d’admirer les pick-ups du MTQ, cirés, immaculés, blancs comme des nuages, toutes fenêtres fermées pour assurer la fraîcheur d'angelots immobiles, épuisés par l'attente...    

C’est loin, la 138, pour y voir un éditorialiste, un chroniqueur, un recherchiste, un penseur du péage autoroutier...    

Un péage pour un pont profitant à l’est du Québec, ce pays dont on ne parle pas. Ce territoire qui n’existe qu'en chanson, mais pas dans l’espace public.     

Sauf quand un film s’y tourne ou que des vedettes syndiquées y tentent une insignifiante séduction...    

Des régions sans voix, oubliées, sauvages, laissées à elles-mêmes, objets de risée et faire-valoir de penseurs inspirés par la parade, par Greta, et en toute ignorance de cause...