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«Journal d’un amour perdu» d'Eric-Emmanuel Schmitt: le devoir de bonheur

Eric-Emmanuel Schmitt
Photo courtoisie Eric-Emmanuel Schmitt

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Pendant deux ans, Eric-Emmanuel Schmitt s’est coupé des siens, noyé dans le travail, et ne s’est livré qu’à son journal intime. Bouleversé par le décès de sa mère, avec qui il avait tissé des liens extrêmement forts, il a lentement remonté la pente, apprivoisant le chagrin et la perte. Il raconte cette épreuve dans un livre bouleversant, rempli de confidences : Journal d’un amour perdu.

Il y a deux ans et demi, le décès soudain de la mère d’Eric-Emmanuel Schmitt, alors que tous ses proches la croyaient dans un établissement de cures thermales où elle avait ses habitudes, a complètement bouleversé l’écrivain et les membres de sa famille.

À travers le journal de cette épreuve, qu’il raconte avec une éloquence et une vérité sans fard, il partage des moments de son enfance et de son adolescence. Il raconte sa passion pour le théâtre, révèle aussi sa relation difficile avec son père et ses questionnements par rapport à sa naissance.

Pendant qu’il présidait le Salon du livre de Québec, l’écrivain était très inquiet pour sa belle-fille, Coline, gravement malade. À Montréal, tout juste opéré pour une blessure au genou (une chute provoquée par de la glace noire), il est monté sur scène.

Devoir de bonheur

Eric-Emmanuel Schmitt, convaincu qu’il a un «devoir de bonheur», a entrepris une longue et difficile bataille contre la déprime, apprivoisant le deuil un jour à la fois. Pour rendre hommage à sa mère, Jeannine, une femme énergique et lumineuse qui a présenté des danses baroques françaises pendant l’Expo 67, il a choisi la renaissance.

«Il n’y a pas moyen de se préparer à cette chose-là. On ne sait pas comment on réagira, et c’est un moment d’immense bouleversement intérieur», commente-t-il, en entrevue.

«C’est ce que je raconte dans mon journal : apprendre à avancer sans quelqu’un qui vous donne autant d’amour, qui vous a fait aimer la vie, et se rendre compte qu’on n’aime plus la vie alors qu’on a le devoir de l’aimer. On a un devoir de bonheur. Ma mère voulait que je sois heureux, donc elle n’aurait pas supporté le désastre intérieur que j’ai éprouvé à son départ.»

L’optimisme, malgré tout

Il a dû faire la lente reconquête de l’équilibre et la lente reconquête de la joie. «Je suis un optimiste. Je pense que la joie est là, mais qu’elle est sous des couches de tristesse, d’inquiétude, d’angoisse.»

La joie est revenue parce que le «statut» des souvenirs a changé, dit-il. «Avant, les souvenirs de ma mère rendaient le monde vide : je ne voyais que son absence. Mes souvenirs m’empêchaient de vivre le présent. À la fin du livre, je raconte que, maintenant, les souvenirs ajoutent des pages. C’est un trésor que j’ajoute à mon expérience du monde. Le monde est encore plus plein, alors qu’après son départ, il était totalement vide.»

Les cadeaux

Il a vécu deux ans de repli sur lui-même. «C’est très long, et on doute d’en sortir. On se dit : ça va être comme ça maintenant jusqu’à la fin de mes jours? D’où des volontés suicidaires. C’est insupportable de souffrir autant. Et en même temps, je pensais toujours à elle et à son rapport avec son père – donc mon grand-père. Elle avait su être heureuse, être avec nous. Je me disais que c’était une épreuve, mais je restais optimiste.»

Pour se reconstruire et enfin vivre heureux, l’écrivain a tenté de faire vivre tout ce que sa mère disparue lui a apporté, comme l’amour du théâtre. «Je ne suis jamais monté autant sur scène que ces deux dernières années, parce que ça me faisait du bien. J’ai essayé de vivre tous ces cadeaux : l’amour de la littérature, des animaux, de la vie, des voyages.»

  • Eric-Emmanuel Schmitt est dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays.
  • Il est considéré comme l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde.
  • Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.
  • Il prévoit une tournée de plusieurs semaines en Chine, au cours des prochains mois.

EXTRAIT

Eric-Emmanuel Schmitt
Photo courtoisie

«La mort l’a libérée de tout âge. Aujourd’hui, je me la rappelle aussi bien à trente ans, à quarante ans, qu’à soixante ou quatre-vingts ans. Elle récupère le galbe de ses jambes, ses cheveux noirs, son bronzage de sauvageonne, l’éclat de ses lèvres charnues. Dans ma mémoire, elle n’est plus prisonnière d’un seul de ces états, elle redevient la belle femme vive, haute, brune, de mon enfance. La mort m’a rendu la jeunesse de ma mère.»

– Eric-Emmanuel Schmitt, Journal d’un amour perdu, Éditions Albin Michel

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