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Au premier véritable débat entre démocrates, les meneurs font du sur-place

Au premier véritable débat entre démocrates, les meneurs font du sur-place
AFP

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Le débat de jeudi soir à Houston était le premier où tous les meneurs se confrontaient sur la même scène. Dans l’ensemble, les têtes d’affiche n’ont ni déçu ni impressionné et les candidats de second rang ont démontré qu’ils n’ont aucune intention de jouer les figurants. 

Depuis quelques semaines, les sondages dans la course à l’investiture démocrate sont relativement stables. L’ancien vice-président Joe Biden mène par une marge significative mais pas énorme devant les deux principaux porte-parole de la gauche du parti, Elizabeth Warren et Bernie Sanders. Dans l’ensemble, Biden reçoit entre 25% et 30% des intentions de vote, alors que Warren et Sanders suivent sous la barre des 20%. Kamala Harris, qui avait rejoint le groupe de tête plus tôt cet été, suit à un peu moins de 10%, suivie de Pete Buttigieg, près de 5%. Ceux qui forment la queue du peloton de tête (Beto O’Rourke, Cory Booker, Andrew Yang, Amy Klobuchar et Julian Castro) se partage les miettes qui restent. 

La principale priorité des démocrates dans cette course est de choisir le candidat ou la candidate qui aura le plus de chance de reléguer Donald Trump aux oubliettes de l’Histoire. Si le débat de jeudi n’a pas définitivement permis de répondre à cette question, il a montré que plusieurs des candidats qui dominent la course pourraient être à la hauteur du défi. Qui ont été les gagnants et les perdants de ce débat?  

Biden cause la surprise en tenant son bout 

Il est difficile d’identifier un grand gagnant, car personne ne s’est nettement démarqué, mais comme tous les yeux étaient tournés vers Joe Biden dont on s’attendait qu’il s’enfarge dans les fleurs du tapis, sa performance plutôt correcte en a favorablement étonné plusieurs. Il a eu des moments éminemment oubliables, où il a bafouillé des réponses pas très cohérentes à des questions difficiles, mais il a aussi su se montrer pugnace et animé quand les circonstances le demandaient. Dans l’ensemble, les électeurs qui voient en lui le candidat d’expérience qui a le plus de chance de s’attirer les faveurs des électeurs modérés, qui pourraient hésiter à appuyer des candidats perçus comme campés très à gauche. Sa réputation de gaffeur le précède et son électorat semble disposé à excuser quelques maladresses de sa part à chacune de ses sorties.  

Sur le fond, le dossier qui le distingue le plus des autres candidats est celui de la santé, où il est le seul à s’opposer à la nationalisation de l’assurance-maladie. Même si sa position n’est pas nécessairement la plus enthousiasmante pour les militants et même si le système d’assurance privée gagnerait sans doute objectivement à être sabordé, l’électorat modéré n’est pas prêt à appuyer un système public mur-à-mur, qui ne passerait pas au Congrès de toute façon. La position de Biden reste donc la plus prudente politiquement. Bref, Biden était favori avant ce débat et il le demeurera après, mais la victoire ne lui est pas encore assurée. 

La gauche encore déchirée entre Warren et Sanders 

De ses deux principaux adversaires, Elizabeth Warren s’est montrée la plus constante. La sénatrice du Massachussetts a un plan pour chaque problème qui confronte le pays et sa candidature suscite de plus en plus d’enthousiasme à gauche. Bernie Sanders a été fidèle à lui-même et ses partisans lui resteront aussi fidèles, mais il a offert peu de raisons aux partisans démocrates de se regrouper derrière lui, alors qu’il continue à refuser de porter l’étiquette du parti au Sénat. Si les sondages placent Warren et Sanders nez à nez, Warren a à mon avis de bien meilleures chances d’étendre ses appuis.   

Un peloton serré et imprévisible 

Cinq autres candidats ont démontré lors de ce débat qu’ils demeurent des options tout à fait viables dans la course. Kamala Harris a offert une performance solide, mais parfois un peu trop scriptée. Beto O’Rourke a fait preuve de passion dans ses interventions en faveur d’un contrôle musclé des armes à feu, au lendemain du drame qui a touché son patelin d’El Paso. Pete Buttigieg, Cory Booker et Amy Klobuchar ont démontré qu’ils contrôlent bien leurs dossiers et pourraient aussi confronter Donald Trump avec passion sans perdre les pédales. Il ne serait pas étonnant de voir l’un de ces candidats de second rang rejoindre les trois meneurs, mais il est difficile de prédire lequel ou laquelle y arrivera selon les performances de ce débat.  

Des perdants et des gagnants 

Andrew Yang et Julian Castro sont probablement les deux grands perdants du débat. Yang, un homme d’affaires sans expérience politique, n’a convaincu personne avec ses promesses de revenu minimum garanti pour tous et surtout avec son engagement surprise à tester sa proposition en distribuant des revenus de 1000$ par mois à dix familles choisies au hasard. Quant à Julian Castro, l’ex-secrétaire au logement de Barack Obama, son attaque personnelle contre Joe Biden, qu’il accusait à tort de se contredire en semblant vouloir attirer l’attention sur son âge avancé, il a probablement signé la fin de sa campagne.  

Certains gagnants et perdants n’étaient pas présents au débat. Les démocrates qui tentent au Congrès de faire démarrer les procédures de destitution de Donald Trump sont sortis perdants de cette soirée, où la question de la destitution a été totalement ignorée. Le grand gagnant parmi les absents était sans doute Barack Obama, car aucun des dix prétendants à sa succession n’a osé critiquer son bilan. Ceux qui critiqueront l’ex-président le feront à leurs risques et périls, puisque ce dernier est perçu favorablement par l’immense majorité des partisans démocrates. Son aura est d’ailleurs le principal atout de Joe Biden. Un autre absent qui peut prétendre sortir gagnant est Justin Trudeau, qui a été mentionné à la blague par Cory Booker, qui disait se sentir menacé par la chevelure du premier ministre canadien (lui qui prone plutôt la coupe boule de billard), mais cela ne justifiait pas de taxer l'acier et l'aluminium canadiens pour des raisons de sécurité nationale. On a senti quelques diférences entre les candidats sur les questions commerciales, mais ils en ont peu parlé. Si les tarifs de Trump continuent à miner les perspectives de croissance aux États-Unis, ce sujet reviendra en force dans les prochains débats. Du côté des gagnants, il faut aussi souligner le réseau ABC, dont les animateurs ont réussi à mener un débat plus intéressant et discipliné que les deux précédents. 

Beaucoup d’eau coulera sous les ponts d’ici à ce que les premiers votes soient déposés aux caucus de l’Iowa en février et il est beaucoup trop tôt pour évaluer les chances de victoire des uns et des autres, même si Joe Biden se démarque encore clairement. Ce qui est clair est qu’il serait tout aussi imprudent de prédire dès aujourd’hui qu’aucun d’entre eux ne peut battre Trump qu’il était imprudent de prédire à pareille date en 2015 que Trump lui-même ne pouvait pas l’emporter (j’en sais quelque chose).