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D’un mariage heureux au sordide meurtre d’un bébé

L’épouse du tueur de « bébé Ghazi » a raconté la genèse ayant mené son mari à se transformer en « monstre »

Le tueur s’est difficilement adapté à sa vie au Québec.
Photo d'archives Le tueur s’est difficilement adapté à sa vie au Québec.

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Le Montréalais qui a tué son bébé encore dans le ventre de sa mère avait prévenu qu’il ne voulait pas d’un troisième enfant, a confié son épouse lors d’un poignant témoignage où elle a relaté comment son mari s’est transformé en « monstre » à cause du crack.  

«Même quand j’ai reçu les coups, je me disais que c’était impossible... Je n’arrivais pas à réaliser. Et quand je voyais ses yeux, ils étaient... c’était un monstre», a expliqué la conjointe de Sofiane Ghazi, lors d’une audience préliminaire. 

Jusqu’à maintenant, ce témoignage était frappé d’un interdit de publication. Mais comme l’accusé a plaidé coupable la semaine dernière du meurtre au deuxième degré du bébé sans nom, surnommé par la cour «bébé Ghazi», il est désormais possible d’en faire état. 

Parfois confiante, parfois émotive, la femme a raconté comment le couple s’est rencontré en Algérie, avant qu’elle ne le parraine pour sa venue au Québec. S’en est suivi une descente aux enfers pour la femme, au point où policiers et famille l’ont avertie du danger, juste avant que Ghazi s’acharne sur son ventre, alors qu’elle était enceinte de 39 semaines, le 24 juillet 2017. 

La femme de Sofiane Ghazi a été attaquée par son mari, dans le salon de la résidence du couple. 
Photo courtoisie
La femme de Sofiane Ghazi a été attaquée par son mari, dans le salon de la résidence du couple. 

«Comme un rêve» 

Madame, qui ne peut être nommée sur ordre du tribunal, a rencontré Ghazi en 2004, lors d’un voyage dans son Algérie natale. Ils se sont fréquentés quelques mois avant que Ghazi ne la demande en mariage. 

La femme a dit «oui», et leurs noces ont été célébrées l’été suivant. 

Mais, plutôt que de s’occuper de son épouse, Ghazi, qui travaillait dans la location d’autos, préférait sortir avec ses amis. Madame, de son côté, restait à la maison avec sa belle-famille. 

Sans se plaindre de sa situation, la femme chérissait le souhait de revenir au Canada, auprès de sa famille. Ghazi était réticent, mais il a finalement accepté de déménager, vers 2009, avant la naissance de leur premier enfant. 

Le processus a toutefois été long. Mais quand ses pieds ont foulé le sol du pays deux ans plus tard, la femme était folle de joie. 

«C’était comme un rêve qui venait de se réaliser», a-t-elle témoigné. 

Séparation temporaire 

L’adaptation a toutefois été difficile, se rappelle la femme. Ghazi s’est trouvé du travail chez Garda, mais son horaire était limité. Sa femme, elle, s’occupait de leur enfant. 

C’est à cette époque que les disputes ont commencé, a relaté Madame. Elle critiquait sa consommation de drogue, tandis qu’il lui reprochait d’inviter des amis à la maison. 

Mais les chicanes pouvaient aussi survenir sur des sujets anodins comme une lumière allumée, s’est remémoré la femme, expliquant que son époux savait que pour lui faire mal, il devait impliquer leur petit. 

«Moi, c’est ma faiblesse, mes enfants», a expliqué la femme au tribunal. 

C’en était trop pour elle, qui a pris la décision de se séparer, alors qu’elle était enceinte de leur deuxième enfant. Après l’accouchement en 2014, le couple a toutefois repris, a-t-elle raconté à la cour. 

Gouffre 

Mais l’accalmie a été de courte durée, car Ghazi était irritable et délaissait ses enfants, selon la femme. Il a ensuite perdu son emploi, un an plus tard, ce qui a empiré la situation. 

«Après, il n’a jamais essayé de travailler, a-t-elle dit. C’est moi qui faisais tout avec les enfants, jusqu’à ce qu’il commence à sombrer vraiment dans le déclin. » 

Plutôt que de chercher un emploi, Ghazi est plutôt tombé dans le crack, remplaçant ses repas pour de la drogue, «matin, midi, soir», au point de ne plus être fonctionnel. 

«Il a laissé tomber, il s’en foutait complètement», s’est-elle rappelée. 

Ghazi est alors devenu jaloux et paranoïaque. Il s’est convaincu que sa femme le trompait, que des hommes allaient et venaient chez lui, et que les passants dans la rue étaient des amants, même si tout était faux. 

Les chicanes sont devenues violentes, au point où la police a souvent dû intervenir. Pour la femme, c’était « le gouffre, tous les jours ». 

«Bébé Ghazi» 

Une dernière lueur d’espoir est toutefois apparue à l’hiver 2017, quand Madame est tombée enceinte de leur troisième enfant. Elle espérait que l’avenir devienne radieux, mais Ghazi n’était pas de cet avis. 

La chambre de « bébé Ghazi » était prête pour la naissance.
Photo courtoisie
La chambre de « bébé Ghazi » était prête pour la naissance.

«Je pense qu’on n’est pas prêts pour un autre bébé. Tu devrais, genre, avorter», aurait dit Ghazi à sa femme. 

Elle s’est toutefois accrochée au rêve d’une famille unie, en endurant sa situation et en encourageant son mari à se remettre sur le droit chemin. Un mois avant le drame, elle a même réussi à convaincre son conjoint d’aller en cure de désintoxication, mais Ghazi ne s’est jamais présenté au centre. 

Avertissements funestes 

La situation conjugale de la femme était à ce point inquiétante qu’un de ses oncles, médecin, a fait le voyage d’Algérie pour la mettre en garde. « Écoute, il va te tuer. Il va te tuer. C’est simple », lui a-t-il dit, le 23 juillet 2017, quelques heures avant le drame. 

Juste après, une autre dispute a éclaté. Madame a appelé la police et Ghazi est parti. À l’arrivée des patrouilleurs, ces derniers lui ont aussi fait une mise en garde, même si elle ne voulait pas porter plainte. 

«Il faudra que vous ne restiez pas à la maison, par mesure de sécurité», lui ont-ils dit, l’enjoignant à aller passer la nuit ailleurs. 

La femme a conduit sa fille chez sa mère, avant de rentrer chez elle et de cacher tous les couteaux de la cuisine dans le lave-vaisselle, par précaution. 

«Il restait juste le pic à viande», a expliqué la femme. 

Comme tous les couteaux de la cuisine étaient cachés, Sofiane Ghazi a utilisé une fourchette à viande pour attaquer sa femme.
Photo courtoisie
Comme tous les couteaux de la cuisine étaient cachés, Sofiane Ghazi a utilisé une fourchette à viande pour attaquer sa femme.

Un «monstre» 

Madame était assise sur son canapé quand Ghazi est revenu dans le logement, enragé. 

«Là, j’avais peur, j’avais juste peur, a-t-elle expliqué. Et puis là, il a pris le pic à viande, il a commencé... Il m’a poignardé au ventre.» 

Au total, Ghazi a asséné 19 coups à sa femme, dont 12 au ventre. Sur le coup, Madame a dit n’avoir rien senti, hormis la peur pour son bébé et le regard de son mari, qu’elle a qualifié de « monstre ». Elle a ensuite réalisé qu’il venait de s’en prendre à « bébé Ghazi », qui devait naître dans moins d’une semaine. 

«Je sentais le bébé bouger dans mon ventre et quelqu’un me l’a enlevé, juste comme ça. Ah mon Dieu! Pourquoi? Pourquoi?», s’est-elle exclamée au tribunal. 

Une fois sa besogne terminée, Ghazi a quitté les lieux. Madame a dû ramper jusqu’au palier de l’appartement, où elle a crié à l’aide. C’est sa voisine, Noëlla Bernier, qui l’a sauvée. 

La voisine de Sofiane Ghazi, Noëlla Bernier, a témoigné la semaine dernière au palais de justice de Montréal.
Photo Martin Alarie
La voisine de Sofiane Ghazi, Noëlla Bernier, a témoigné la semaine dernière au palais de justice de Montréal.

«J’ai entendu un gros bruit et des cris qui venaient d’une femme, a témoigné cette voisine. Quand j’ai été voir, j’ai vu que madame était en sang.» 

La femme a été transportée à l’hôpital, où les médecins ont procédé à une césarienne. « Bébé Ghazi» est né vivant, avant de succomber à ses blessures quelques minutes plus tard. 

 «Je l’ai pris dans mes bras, c’était un tout petit bébé», a conclu la femme. 

Ghazi a été arrêté peu après. Il a finalement plaidé coupable la semaine dernière du meurtre au second degré de «bébé Ghazi» et de voies de faits graves sur son épouse. Il reviendra devant la cour mardi pour déterminer le nombre d’années à purger avant d’être admissible à une libération conditionnelle. 

Quant à Madame, après avoir raconté son drame, elle expliquera cette fois les douloureuses conséquences de la mort de son bébé.