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D’où vient cette crainte envers les médias chez le Canadien?

Les joueurs ne veulent pas venir à Montréal à cause de ce qui est colporté sur les médias

Bob Gainey
Photo d’archives Bob Gainey a érigé la barrière entre les médias et les joueurs, à l’époque où il était le directeur général du Canadien. Ça s’est poursuivi avec Pierre Gauthier et ça persiste avec Marc Bergevin.

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Les propos de Stéphane Richer en lien avec le climat de méfiance et de lourdeur qui règne chez le Canadien continuent de faire jaser.  

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Pour les inconditionnels de la Flanelle, pas tous, mais plusieurs, la direction fait bien de barrer les Richer de ce monde dans le vestiaire et de mettre des bâtons dans les roues des méchants journalistes.   

Or, ils sont plusieurs anciens à partager les commentaires de Richer. Les gens seraient surpris de savoir qui ils sont et de les entendre. Ils ne reconnaissent plus l’organisation pour laquelle ils ont sué sang et eau.   

Comment et pourquoi?  

Comment les choses en sont-elles arrivées à ce point? Comment des joueurs du Tricolore provenant de l’extérieur du Québec peuvent-ils dire qu’il s’écrit et se dit des choses terribles dans les journaux, à la radio et à la télévision?   

S’il faut se fier à la traduction d’un article paru dans un journal finlandais cet été, c’est ce que pense Joel Armia. Ça voudrait dire que nos amis des médias anglophones sont drôlement méchants.   

Pourquoi?  

Parce que comme tout joueur étranger ayant évolué ou faisant carrière à Montréal, Armia ne lit sûrement pas Le Journal de Montréal et La Presse. C’est à se demander s’il connaît leur existence.   

Il ne doit pas écouter non plus Les Amateurs de sports et Bonsoir les sportifs! au 98,5 ni regarder JiC et Dave Morissette en direct à TVA Sports ou L’antichambre à RDS.   

C’est la même chose pour Carey Price, Shea Weber, Brendan Gallagher, Max Domi et les autres joueurs qui proviennent d’ailleurs.   

Est-ce que les médias francophones sont si agressifs envers le Canadien?   

À cette question, la réponse est non. À sa première saison à Toronto, Pat Burns m’avait dit que les journalistes torontois étaient beaucoup plus durs que ceux de Montréal.   

Keane avait dit la vérité toute crue  

Les joueurs du Canadien qui ne sont pas du Québec ne se soucient pas des médias francophones.   

En pleine campagne référendaire, en septembre 1995, Mike Keane nous avait lancé en pleine face ce qu’on savait, mais qu’aucun joueur n’avait dit tout haut jusque-là.   

Alors capitaine du Canadien, Keane avait déclaré à Mathias Brunet, de La Presse, qu’il pouvait très bien vivre à Montréal sans avoir à apprendre à parler le français.   

L’affaire avait rebondi à l’Assemblée nationale, où Bernard Landry, alors vice-premier ministre, avait vilipendé l’organisation du Canadien.   

Serge Savard avait tenu une conférence de presse afin de calmer le jeu. Deux mois après le congédiement du directeur général, Keane prenait le chemin du Colorado en compagnie de Patrick Roy, qui avait répondu aux huées des spectateurs à son endroit en levant les bras sarcastiquement, lors d’une déroute contre les Red Wings de Detroit.  

Loi implantée par Gainey  

À partir de là, les choses ont changé du tout au tout sur la glace et dans les bureaux du Canadien.   

À son arrivée au poste de DG, en 2003, Bob Gainey a demandé que les journalistes attitrés à la couverture de l’équipe n’aient plus accès aux vols nolisés.   

François Lemenu, alors journaliste à la Presse canadienne, et Mathias Brunet m’avaient invité à les accompagner à une rencontre avec Gainey, question de lui mentionner que voyager avec l’équipe était un précieux atout sur le plan logistique.   

On ne voyageait pas sur le bras de l’équipe. Même que les coûts revenaient beaucoup plus chers que pour les vols commerciaux puisque le prix était réparti par tête de pipe.   

Mes confrères Lemenu et Brunet ont fait valoir leurs points à Gainey, mais pas moi. Je leur avais dit avant d’entrer dans son bureau qu’il ne changerait pas d’idée. Je lui avais seulement demandé si les joueurs se plaignaient à notre sujet.   

«Pas vraiment, avait-il répondu. Mais on veut leur laisser leur espace.»   

Les joueurs ne pouvaient rien nous reprocher puisque nous n’étions pas assis ensemble et que nous faisions tout pour ne pas les déranger.   

C’était une consigne.   

Quand on leur parlait, c’était la plupart du temps les francophones qui venaient à l’avant de la cabine pour jaser. Et les conversations ne portaient pas uniquement sur le hockey.   

Respect mutuel  

Ces joueurs savaient parfaitement ce qu’on écrivait à leur sujet. On les portait aux nues dans les bons moments et on les montrait du doigt pendant les périodes difficiles. C’était accepté, ça faisait partie du métier.   

Les joueurs composaient avec notre travail. Ils nous respectaient comme individus, et ce respect était mutuel. On pouvait se parler en toutes circonstances.   

Après avoir entendu l’explication de Gainey, je lui avais dit que je percevais sa décision comme un signe de faiblesse des joueurs. Si notre seule présence dans les avions les perturbait, ils n’étaient pas des vrais sur la glace, lui avais-je rétorqué.   

Qui est à blâmer?  

Gainey n’a rien dit, et la barrière a commencé à s’élever. L’organisation a commencé à faire circuler un mythe qui n’en finit plus de grossir et auquel ses plus chers partisans croient dur comme fer.  

Pierre Gauthier
Photo Pierre-Paul Poulin
Pierre Gauthier

Le problème à l’origine de ses problèmes, ce sont les médias. Ça s’est poursuivi avec Pierre Gauthier, et ça persiste avec Marc Bergevin.  

Les joueurs se font dire que les journalistes sont l’ennemi et qu’ils doivent se méfier d’eux. Cette désinformation, les joueurs la transmettent aux quatre coins de la ligue.   

Les nouvelles voyagent vite. Les joueurs se parlent. À la fin, c’est l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours.  

Marc Bergevin
Photo Chantal Poirier
Marc Bergevin

Qui est à blâmer?   

Bégin l’a vu de ses yeux  

À ses premiers mois avec le Canadien, Steve Bégin m’avait confié qu’il avait la chienne à son arrivée à Montréal. Il avait entendu des choses. Il craignait que les journalistes lui rendent l’existence impossible.   

Avec le temps, il avait constaté que la vie d’un joueur du Tricolore était loin du portrait de fin du monde qu’on lui avait tracé.   

Avant de quitter la Finlande pour Montréal, Jesperi Kotkaniemi s’est fait dire par Saku Koivu de faire attention aux médias et de ne pas trop en dire. Kotkaniemi a raconté l’anecdote avec le sourire la saison dernière, mais on peut penser que la mise en garde de l’ancien capitaine était sérieuse.   

Le jeune, quant à lui, est destiné à devenir la prochaine vedette de l’équipe. Lui aussi saura probablement faire la part des choses avec le temps.   

Max Domi, qui a grandi dans le giron des Maple Leafs de Toronto, dit se plaire énormément à Montréal. Il s’implique dans la communauté à tous les niveaux.   

Juste à le voir, on le croit.    

Le lien qui unissait les générations a disparu  

À la belle époque, les joueurs qui arrivaient avec le Canadien, francophones comme anglophones, étaient comme des enfants dans un magasin de bonbons.   

«À mes débuts, quand je voyais passer Henri [Richard], monsieur Béliveau, Guy [Lafleur] ou Réjean [Houle], je capotais. J’allais leur parler», m’a dit Stéphane Richer lors du tournoi de golf de l’équipe, lundi dernier.   

Victor Mete ne savait pas qui était Richer alors qu’il le voyait signer des bâtons de hockey, l’autre jour au club de golf Laval-sur-le-Lac. C’est une réalité du monde dans lequel nous vivons.   

Plusieurs jeunes ne connaissent rien du passé. Ce n’est pas un défaut, mais pour savoir qui on est, il faut savoir d’où on vient. C’est vrai dans tout.   

«Aujourd’hui, comme me l’a dit Flower [Guy Lafleur], le logo du Canadien n’est pas important pour les joueurs», a raconté Richer.   

«Les joueurs sont des PME. La Ligue nationale compte 31 clubs, et les joueurs se disent qu’ils peuvent prolonger leur carrière de quatre ou cinq ans en allant jouer un peu partout.»   

Identité brisée  

Rares, donc, sont les joueurs qui ont le sigle de leur équipe gravé sur la poitrine, comme c’était le cas autrefois.   

Le Canadien n’en demeure pas moins une équipe à part des autres. L’organisation est établie dans un milieu distinct des 30 autres formations de la LNH.  

Est-ce normal que le Canadien compte seulement trois joueurs du Québec, 
soit Phillip Danault, Jonathan Drouin 
et Charles Hudon ?
Photos d’archives
Est-ce normal que le Canadien compte seulement trois joueurs du Québec, soit Phillip Danault, Jonathan Drouin et Charles Hudon ?

Le Québec produit moins de joueurs pour la grande ligue; mais est-ce normal que le Canadien en compte seulement trois (Phillip Danault, Jonathan Drouin et Charles Hudon)?   

On ne sent pas de désir de l’organisation d’en avoir plus. On entend à gauche et à droite qu’une présence accrue de francophones n’est pas un gage de succès.   

C’est vrai, mais le Canadien n’a pas gagné la coupe Stanley depuis 1993 et a perdu une identité qui lui était propre et qui le distinguait des autres équipes. Les Québécois en étaient fiers.   

Des anglos bilingues  

C’était sans compter les joueurs anglophones qui faisaient l’effort d’apprendre et de parler français lorsque l’équipe remportait la coupe Stanley à répétition dans les années 1970.   

Un jour que j’avais demandé à Bob Gainey ce qui l’avait incité à apprendre notre langue, il avait répondu que c’était dans la normalité des choses.   

«Je vis et je fais carrière à Montréal, et c’est important que je parle la langue de la majorité des gens du milieu de vie dans lequel je suis établi avec ma famille», avait-il expliqué.   

Dommage qu’il n’ait pas été aussi ouvert avec les journalistes quand il est devenu directeur général.   

Je n’ai jamais compris son raisonnement quand il a commencé à éloigner les joueurs des journalistes. Il savait ce que c’était pour l’avoir vécu lui-même en tant que joueur.   

Il faut croire qu’un ancien joueur voit les choses d’un œil différent quand il devient dirigeant.   

Lors de la finale de la Coupe Stanley de 1991, entre les North Stars du Minnesota et les Penguins de Pittsburgh, Gainey était venu à ma rencontre dans le vestiaire des visiteurs, à l’Iglou, pour me demander s’il y avait toujours autant de journalistes.   

«Bob, c’est la finale de la Coupe Stanley!» que j’avais répondu.   

Claude Mouton: «Entrez et servez-vous!»  

Gainey avait pourtant participé à six finales dans l’uniforme du Tricolore. Dans ce temps-là, et encore longtemps après, les joueurs étaient pour la plupart tous présents dans le vestiaire du Tricolore après un match ou une séance d’entraînement.   

Claude Mouton nous accueillait à l’entrée en lançant: «Entrez et servez-vous!»   

Personne ne se dirigeait vers la sortie jardin, et le bon Larry (Robinson), Bobby Smith et Gainey accordaient des entrevues en français, de sorte que leurs coéquipiers n’aient pas à se taper toutes les demandes.   

Chacun pouvait y trouver son compte. Chacun pouvait sortir du vestiaire avec une histoire différente et intéressante.   

De nos jours, il reste peu de joueurs à l’arrivée des médias, même si un règlement de la LNH stipule que tous les joueurs doivent être présents cinq minutes après un match ou un entraînement.   

Claude Lemieux et Chris Chelios, qui critiquaient les médias à leurs heures, ainsi qu’Alain Vigneault et Michel Therrien disent qu’ils ont appris beaucoup durant leurs jours avec le Canadien. Ils décrivent Montréal comme l’université du hockey.   

Ça ne doit pas être si mal.