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Le pouvoir québécois francophone n’est pas menacé par la proportionnelle envisagée

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Après Mathieu Bock-Côté, Joseph Facal, Louis Corneiller et plusieurs autres commentateurs médiatiques, voilà maintenant dans le camp des chantres du vieux système électoral britannique, dénoncé par René Lévesque comme «démocratiquement infect», Denise Bombardier, qui reprend à son tour le refrain de l’ancien fonctionnaire et universitaire Christian Dufour voulant qu'un mode de scrutin proportionnel quel qu’il soit ferait perdre aux francophones québécois le contrôle de leur État national. 

Bouleversant a priori pour quiconque s’est battu, comme moi et des dizaines de milliers d’autres, pour la survie et l’émancipation de notre petite nation dans cette Amérique anglophone. Cette thèse a cependant une faille majeure: elle ne repose sur aucune démonstration rigoureuse et elle passe sous silence les expériences étrangères positives pertinentes. En fait, l’essentiel de l’argumentaire de Dufour et ses disciples est fondé sur une réécriture de notre histoire politique sur la base de ce qui aurait pu entraver certains moments positifs, comme l’adoption de la loi 101, si avait été en vigueur un mode de scrutin proportionnel comme il en existe ou en a existé dans certains États, notamment Israël et l’Italie. Bien sûr, on ne met pas à l’avant-scène les effets pervers du système électoral en vigueur depuis 1792, comme si les francophones québécois avaient toujours été bien représentés et défendus efficacement par les gouvernements qui se sont succédé. Et on ne dit pas non plus que les systèmes électoraux des pays cités en exemple n’ont jamais inspiré de près ou de loin les partisans québécois de la réforme préconisée. En somme, on idéalise le passé et fabule des conséquences négatives en passant notamment sous silence une vérité fondamentale: des institutions politiques différentes auraient produit une culture politique différente et des comportements électoraux différents lesquels auraient généré un passé différent qui aurait pu tout aussi bien être encore mieux que ce qui s’est produit. Évidemment, qui sait?  

Ce qui choque aussi dans le discours de Mme Bombardier et des autres copains de Christian Dufour, que jamais ils ne se donnent la peine de regarder sérieusement du côté des États comme l’Écosse, la Nouvelle-Zélande, la Bavière, où l’électorat s’accommode très bien depuis assez longtemps d’un mode de scrutin proportionnel semblable à celui qui a été promis par six des sept principaux partis de notre scène politique. Certes, il n’y a pas de modèle parfait, mais, tant du point de vue d’une démocratie vraiment représentative que d’une gouvernance efficace et acceptée, il y a des systèmes meilleurs que d’autres. Dans ces États, il y a stabilité sociopolitique, alternance, haut niveau de vie et meilleure collaboration entre les partis. Plutôt que de croire aveuglément aux affirmations spectaculaires du sieur Dufour, les chroniqueurs patentés devraient privilégier la démarche scientifique qui est basée sur une analyse objective des faits et non sur une projection fantasmée dramatique de l’avenir. Curieux que nos donneurs de leçons et nos chantres univoques du statu quo n’osent jamais vérifier la solidité de leur thèse auprès des universitaires d’ici et d’ailleurs qui se sont spécialisés dans l’étude comparative des modes de scrutin qui existent partout dans le monde. En sciences politiques, Christian Dufour n’est pas reconnu comme l’un de ces experts. La polémique, aussi séduisante soit-elle, n’est pas une démarche scientifique! 

Je dois ajouter que l’approche rigoureuse proposée aux élites médiatiques aurait évité à Mme Bombardier de décréter de façon condescendante que les promoteurs du changement, ces milliers de gens qui ont rallié le camp du Mouvement Démocratie Nouvelle depuis 20 ans et ceux et celles qui défendent cette cause depuis 1900, sont des idéologues déconnectés du réel, des théoriciens animés d’une ardeur pieuse et frénétique. Pauvres de nous qui avons été envoûtés par cet engouement pour doter notre nation d’un système électoral mieux adapté à une époque où il n’y pas que deux partis en compétition et où on apprécie beaucoup moins qu’avant qu’une équipe politique ayant obtenu une minorité de votes (37% pour la CAQ l’an dernier) puisse gouverner sans partage comme si le peuple entier l’avait portée au pouvoir. En démocratie représentative, tous les votes devraient pouvoir compter et les grands courants d’opinion devraient avoir des sièges au Parlement à la hauteur de la volonté citoyenne. Depuis toujours, chez nous, ce n’est pas le cas. Mais, c’est le cas ailleurs dans bien des coins du monde développé et démocratique. 

Incidemment, ce n’est pas parce qu’un petit livre a été écrit avec habileté et passion qu’il constitue une démonstration incontestable et incontournable. Contrairement à ce que prétendent Dufour et ses fans, ce n’est pas un scrutin proportionnel, mixte et modéré d’ailleurs, qui menace le pouvoir politique de la majorité francophone, c’est l’ignorance, l’inconscience et le cynisme envahissant de trop de gens qui se désintéressent de la vie politique et de leurs responsabilités citoyennes comme membres de la cité ainsi que du sort de leur nation.  

Jean-Pierre Charbonneau, 

Ancien député pendant 25 ans  

Ancien président de l’Assemblée nationale 

Président du Mouvement Démocratie Nouvelle