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Au Cachemire indien, des hurlements dans la nuit

Au Cachemire indien, des hurlements dans la nuit
Photo AFP

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«Il vaut mieux mourir par balle que de subir une telle torture. Ce n’est pas une vie.» Les yeux rouges de chagrin et de douleur, les mains tremblantes, Abid Khan narre les tortures qu’il accuse l’armée indienne de lui avoir infligées au Cachemire.

Une trentaine de jeunes hommes du Cachemire indien, dont les autorités indiennes démentent les récits en bloc, ont décrit à l’AFP un recours régulier par l’armée à la torture pour, selon eux, créer un climat de peur destiné à empêcher tout embrasement. Depuis la révocation surprise de son autonomie constitutionnelle début août, New Delhi maintient une chape de plomb sur cette région himalayenne contestataire.  

 

Au Cachemire indien, des hurlements dans la nuit
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Chocs électriques

Il était près d’une heure du matin, le 14 août dernier, lorsque deux véhicules militaires blindés sont venus chercher Abid Khan, 26 ans, et son petit frère, handicapé mental. Le robuste jeune homme habite le village d’Hirpora, situé dans un district du sud de la vallée de Srinagar connu comme une place forte de l’insurrection séparatiste armée contre l’Inde.  

«Les soldats nous ont traînés hors de notre maison en sous-vêtements et nous ont bandé les yeux. J’ai été poussé dans un véhicule pendant qu’ils commençaient à administrer des chocs électriques à mon frère à même la route. Je l’entendais hurler de douleur», raconte Abid à l’AFP au domicile familial entouré de pommeraies.  

Emmené dans un camp militaire à proximité, Abid dit avoir été déshabillé, ligoté aux bras et poignets puis suspendu à une barre. Quatre soldats l’ont alors frappé à coups de bracelets de fer et de barres enveloppées de linges. Son corps présente de nombreux hématomes aux bras, aux jambes et sur les fesses, ainsi que des traces de blessures faites par des frottements de cordes.  

Durant son interrogatoire, le commandant du camp militaire l’accusait d’avoir invité à son mariage le mois précédent un responsable du groupe rebelle Hizbul Mujahideen. «Je répétais sans cesse que ce n’était pas vrai», relate Abid. «Ensuite ils m’ont administré des chocs électriques sur les parties génitales et les blessures. L’un (des soldats) a dit "Je vais te rendre impuissant".» 

 

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«Un cercueil»

Abid Khan dit avoir été forcé de boire de l’eau sale d’une mare où se vide un égout de latrines et s’être vu appliquer du sel sur ses blessures. Les sévices ont continué jusqu’à ce que retentisse l’appel à la prière du matin de la mosquée de son village.  

Relâché à l’aube, Abid a passé les 10 jours suivants à vomir et n’a réussi à recommencer à bouger qu’au bout de trois semaines. «Depuis, ma maison est devenue comme un cercueil pour moi», confie le jeune homme, qui voit ses proches en pleurs autour de lui et n’ose plus aller dans la chambre où dort sa femme tout juste épousée.  

New Delhi affirme que le lourd déploiement sécuritaire, les coupures de moyens de communication et les restrictions de déplacements sont destinés à empêcher des «terroristes» soutenus par le Pakistan d’agir. Le Cachemire, région à majorité musulmane, est une pomme de discorde entre les deux nations depuis leur partition en 1947 et est divisé de fait entre eux.  

Les autorités indiennes nient tout usage de la torture de la part de l’armée: «toutes les opérations antiterroristes sont menées de la manière la plus professionnelle et respectueuse des personnes. Les accusations de maltraitances contre l’armée sont complètement fausses», a affirmé à l’AFP le colonel Rajesh Kalia, porte-parole de l’armée au Cachemire.  

 

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«Faire des exemples»

De nombreux villageois d’Hirpora interrogés par l’AFP rapportent entendre régulièrement, au cœur de la nuit, des hurlements de leurs voisins venant du camp militaire. Trois autres habitants de la localité disent avoir été torturés. Au total, l’AFP a rencontré une trentaine de jeunes hommes âgés de 18 à 30 ans de ce district de Shopian avec des témoignages similaires.  

«L’armée prend deux ou trois jeunes hommes de chaque village pour en faire des exemples», avance un résident qui a compilé une liste de personnes disant avoir subi des tortures.  

Les récits de tortures suivent souvent le même schéma: les soldats indiens arrivent lors de raids nocturnes, confisquent les cartes d’identité et les téléphones portables des hommes et leur demandent de se présenter au camp voisin pour les récupérer. Aucun Cachemiri ne se déplace sans sa carte d’identité, par peur d’arrestation.  

Dans un village en périphérie de la ville de Shopian, un jeune homme de 21 ans, qui n’a pas souhaité être nommé, dit avoir été ainsi obligé de se présenter trois fois à un camp militaire depuis le 27 août. Il déclare avoir été torturé à chaque fois.  

Les soldats «m’ont attaché à une chaise et ont passé un couteau sur mes avants-bras et mes jambes et ont ensuite frotté du piment contre les plaies saignantes», décrit-il. Il raconte les avoir suppliés de ne pas le torturer, ayant subi deux opérations chirurgicales peu avant.  

«Ils m’ont frappé avec des barres exactement où sont les cicatrices des opérations.»  

Pression

Sajjad Hyder Khan, un responsable du village de Pinjoora, indique à l’AFP avoir vu une liste de 1 800 personnes détenues pour le seul district de Shopian.  

«Tout ce que je peux dire est que la pression est là pour empêcher les gens de manifester», estime-t-il. Avec un certain résultat: «il n’y a eu aucun incident de jets de pierres sur des soldats depuis le 5 août», date de la révocation de l’autonomie du Cachemire par le gouvernement indien.  

Dans une rue de la ville de Shopian, cinq soldats en uniforme noir de commandos mènent une fouille porte-à-porte, prenant des notes détaillées sur toutes les personnes qui vivent là. Sur une carte dessinée à la main, ils marquent chaque maison et lui assignent un nombre, sous le regard pétrifié des Cachemiris.