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La réputation noircie de Justin Trudeau

La réputation noircie de Justin Trudeau
Le Journal de Québec

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L’affaire du «blackface» renforce les doutes sur le jugement politique du chef libéral et contribuera à ternir une image qui l’avait bien servi.  

Que reste-t-il à dire sur l’affaire du «blackface» de Justin Trudeau qui n’ait pas déjà été dit? Probablement pas grand-chose, mais certains aspects de l’affaire me semblent toutefois dignes de mention. Ils concernent le jugement politique du chef libéral, la perception de l’affaire au Québec et son impact sur la réputation internationale du premier ministre canadien.    

Question de jugement  

Premièrement, il est intéressant de constater que la quasi-totalité de ceux qui considèrent l’épisode comme un embarras ou un problème majeur pour le premier ministre ne vont pas jusqu’à le traiter de raciste. En fait, le gros problème avec cet épisode est qu’il soulève des doutes sur le jugement en général de Justin Trudeau, et en particulier son jugement politique. D’autres épisodes avaient déjà soulevé de telles questions, comme ses vacances (très coûteuses pour les contribuables, a-t-on récemment appris) dans l’île privée de l’Aga Khan ou son loufoque défilé de costumes en Inde. Que l’épisode surgisse en pleine campagne électorale constituera en soi un test assez probant de ses talents politiques, car on ne manquera pas d’attaquer ouvertement son jugement sur toutes les tribunes.    

Bien des lecteurs se demandent sans doute pourquoi j’estime qu’il s’agit d’une erreur de jugement. Cela me permet de mentionner au passage rapidement un deuxième aspect de l’affaire qui est digne de mention. En effet, la plupart des commentateurs québécois, y compris parmi les plus sévères critiques de Justin Trudeau, jugent que cette affaire est gonflée hors de proportion (j'ai mené un petit sondage absolument pas scientifique sur Twitter et les deux tiers des 325 répondants croient qu'«il n'y a rien là»). On ne voit aucune offense au fait qu’un jeune enseignant un peu trop enthousiaste pour les costumes se soit barbouillé le visage pour se déguiser en Aladin (en passant, comme le mentionne l’humoriste Trevor Noah, il y est allé un peu fort sur le noir pour représenter un personnage arabe et son costume élaboré aurait amplement suffi à représenter le personnage d'Aladin, mais je m’éloigne du sujet).     

Deux réalités culturelles  

C’est encore un exemple des différences culturelles entre le Québec et le Canada. La majorité des Québécois ne perçoivent pas le geste de Trudeau comme étant raciste et cela n’en fait pas des racistes, à moins qu’on arrive à me convaincre que l’épithète convient à Dany Laferrière. Il est donc à peu près certain que cette affaire s’ajoutera à la longue liste des malentendus et des préjugés désolants qu’entretiennent les Canadiens anglais sur l’attitude des Québécois face aux minorités visibles (ou audibles). Il ne serait donc pas étonnant que l’épisode réconcilie bon nombre de Québécois avec la contradiction flagrante d’appuyer les libéraux fédéraux quand ceux-ci promettent de jeter par terre une loi sur la laïcité à laquelle ils tiennent beaucoup.    

Revenons toutefois sur le jugement de Justin Trudeau. Il est incroyable qu’en 2001, un adulte de 29 ans bien au fait des courants culturels nord-américains de par sa formation en littérature de langue anglaise n’ait pas su, au moment de s’enduire le visage de cire à chaussure, qu’il s’agissait d’un geste largement perçu comme raciste. À 29 ans, on n’est plus un enfant et quand on est de surcroit le fils d’un ancien premier ministre qui a passé toute sa vie sous la loupe des médias, on ne peut pas ne pas savoir que ce genre de geste n’est tout simplement pas acceptable.     

Donc, surtout si on entretient des ambitions politiques, comme en ont témoigné des proches de Justin Trudeau à l’époque, poser ce genre de geste révèle un manque de jugement flagrant, n’en déplaise à tous ceux qui n’y trouvent rien à redire.     

Qui vit par l’image...  

La troisième réflexion que m’inspire cet épisode s’inspire d’un dicton bien connu, «qui vit par l’épée périra par l’épée». Comme Justin Trudeau doit une bonne partie de son ascension politique à son image, pourra-t-on dire à son sujet «qui vit par l’image périra par l’image»?    

La grande force politique de Justin Trudeau lui venait en effet de l’image de jeunesse, de dynamisme et d’ouverture que bon nombre de gens lui attribuent. La salve de critiques qu’il reçoit et qu’il recevra de la part des apôtres de la rectitude politique lui coûtera une partie du capital de sympathie qui lui a valu l’appui d’une bonne partie de la gauche du Canada anglais. En fait, la réaction à la fois mesurée et très bien sentie du chef néodémocrate Jagmeet Singh aux révélations sur son advers aire libéral lui permettra sans doute de redorer son propre blason et de faire remonter la pente à son parti, si cela est encore possible.     

Là où l’épisode sera le plus coûteux pour Justin Trudeau, c’est dans ses rapports avec ses vis-à-vis étrangers. Trudeau était devenu une sorte de vedette dans plusieurs pays où il était perçu, à tort ou à raison, comme un antidote à Donald Trump. Cet aura était en fait largement basée sur l’image qu’il projetait, couplée à la bonne réputation résiduelle dont le Canada dispose encore sur la scène internationale. Non seulement cette réputation est-elle en train d’en prendre pour son rhume car le Canada n’a pas été tout à fait à la hauteur des attentes, mais la diffusion globale des fameuses photos de Justin Trudeau, qui ont fait la une de tous les grands journaux, «noircira» pour un bon bout de temps la réputation qu’on lui avait faite de successeur de Barack Obama comme porte-parole de l’internationalisme libéral.     

Une victoire le 21 octobre lui permettra peut-être de récupérer une partie de cette réputation et de cette aura, mais s'il veut véritablement exercer un leadership au-delà de son parti, il faudra que ce soit fondé sur autre chose que son image. En sera-t-il capable? Cela reste à voir.