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La bataille de Vancouver Nord

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VANCOUVER | «Si la tendance se maintient...» Si la tendance se maintient, il se pourrait bien que la traditionnelle formule tombe plus tard qu’à l’habitude le soir des élections, le 21 octobre prochain.
 
Généralement, la couleur du gouvernement fédéral est déjà connue avant que les scrutateurs de la Colombie-Britannique ne commencent à compter les bulletins de vote.
 
Cette fois-ci, il y a de réelles possibilités que les électeurs de la province nous tiennent en haleine, selon plusieurs observateurs. 
 
Les libéraux ont obtenu un score historique en 2015 en Colombie-Britannique. Un exploit qui sera difficile à rééditer, si on en croit les sondages du moment.
 
Une des batailles féroces se jouera à Vancouver Nord, une circonscription qui alterne entre libéraux et conservateurs depuis le début du siècle. Chaque fois, ils ont choisi le parti qui a formé le gouvernement.
 
Le Journal est allé cette semaine à la rencontre des candidats fédéraux. Incursion dans cette banlieue de Vancouver contrastée et changeante, mi-cossue, mi-urbaine.
 
Adossée aux Rocheuses
 
Le meilleur moyen de se rendre à Vancouver Nord à partir du centre-ville, du moins le plus joli, est par le Seabus, un traversier pour piétons qui fait la liaison entre les deux rives en 12 minutes.
 
Il pleut à boire debout depuis le début de la journée. La ville est plongée dans un épais brouillard. À partir de la baie, au loin, on aperçoit les Rocheuses, dont les sommets sont complètement recouverts par la brume.
 
La circonscription de Vancouver Nord est paisiblement assise au pied des montages. Dès qu’on quitte le port, on grimpe vers le cœur de la ville. Pour les candidats, il s’agit d’un dénivelé idéal pour garder la forme en campagne électorale, alors que les repas sur le pouce se succèdent au rythme des sessions de porte-à-porte.
 
Division du vote
 
Photos Guillaume St-Pierre
 
Nous rencontrons d’abord la néodémocrate Justine Bell, dont les locaux sont situés dans un ancien salon de coiffure.
 
«Non, je n’ai pas fait installer des miroirs partout parce que je suis une maniaque narcissique», dit-elle en éclatant de rire.
 
Deux jeunes bénévoles fixent leur ordinateur. Leur mission : passer au peigne fin les promesses libérales afin d’y déceler des faiblesses. L’un d’eux a voté libéral avec enthousiasme en 2015. Il a vécu comme une trahison l’abandon de la réforme électorale.
 
Le ton de la conversation devient rapidement plus sérieux. Mme Bell raconte son exile de 10 ans à Ottawa, où elle travaillait comme conseillère principale au ministère des Affaires étrangères du Canada.
 
La femme âgée de 39 ans a longtemps songé revenir au bercail, mais elle était chaque fois freiné par le coût exorbitant des logements à Vancouver.
 
Elle a finalement fait le saut au printemps afin de défendre les couleurs du NPD dans son patelin. Son cheval de bataille : le logement social.
 
Le NPD n’a pas de racines profondes dans cette circonscription. Elle mise sur une division du vote entre libéraux et conservateurs pour se faufiler au fil d’arrivée.
 
Mme Bell habite elle-même dans un petit appartement à une chambre à coucher avec son enfant de 4 ans et son mari, malgré sa carrière comme fonctionnaire.
 
«Le cout de la vie ici est tout simplement hors de contrôle», dit la femme de 39 ans, l’œil humide.
 
Pour elle, les prix exorbitants pour se loger sont une véritable tragédie. Elle parle de ces personnes âgées, incapables de payer leur loyer, qui n’ont d’autres choix que de se déraciner pour aller vivre ailleurs.
 
De ces jeunes professionnels éduqués qui sont forcés de rester chez leurs parents, et pour qui le rêve de devenir propriétaire est tout simplement inaccessible.
 
Selon elle, les milliards promis par les libéraux pour aider les Canadiens à mieux se loger, tardent à faire une différence dans la vie des gens.
 
Un libéral confiant
 
Photos Guillaume St-Pierre
 
Les bureaux des candidats fédéraux sont tous idéalement situés pour l’électeur qui magasine son parti dans un rayon de quelques centaines de mètres.
 
Nous rejoignons le libéral Jonathan Wilkinson, le ministre des Pêches, dont les bureaux font face au port.
 
De l’autre côté de la baie se profile au loin la silhouette du centre-ville de Vancouver, encore mouillé par les brumes.
 
Le local de M. Wilkinson, un cinéma désaffecté voué à la démolition, est pour l’instant frugalement décoré.
 
Pendant que son attachée de presse prend des notes, l’ex-ministre affiche une certaine assurance en défendant le bilan de son gouvernement.
 
«J’ai la chance de faire partie d’un gouvernement progressiste qui a accompli des avancées progressistes dans une multitudes de domaines», soutient-il.
                                   
Oui, les libéraux ont acheté un pipeline, mais ils ont aussi investi des millions dans les énergies vertes, dans la protection des océans, en plus d’imposer une taxe sur le carbone, énumère-t-il.
 
M. Wilkinson se considère lui-même comme faisant partie de la frange la plus à gauche de son parti.
 
Il digère encore mal l’abandon de la réforme électorale.
 
Son parcours personnel l’aidera aussi, croit-il, à retenir les électeurs progressistes déçus de son parti.
 
Avant de se lancer en politique, ce Boursier de la fondation Rhodes a gravité dans les hautes sphères des entreprises spécialisées dans les énergies vertes pendant 20 ans.
 
Match revanche
 
Photos Guillaume St-Pierre
 
Le conservateur Andrew Saxton se prépare depuis juin à affronter dans un match revanche son adversaire libéral qui l’a délogé en 2015.
 
M. Saxton a occupé le siège de Vancouver Nord durant 7 ans, dans le gouvernement de Stephen Harper.
 
Nous l’attendons dans son local, une ancienne boutique de comics, lorsqu’une femme entre pour se porter volontaire à sa campagne.
 
«Il y a trop de réfugiés qui viennent ici pour profiter de nos programmes sociaux, sans donner en retour», dit-elle avec un fort accent indien.
 
M. Saxton, lui, mise plutôt sur l’environnement et l’économie comme thèmes de campagne.
 
«Les gens sont très conscients de l’environnement ici», souligne-t-il en nous offrant des brownies faits maison.
 
Il compte d’ailleurs sur une bonne performance du Parti vert pour l’aider à battre son adversaire libéral.
 
«Les libéraux saignent vert en ce moment», affirme-t-il en espérant que l’avenir lui donnera raison.
 
Pour se démarquer de son opposant libéral, Andrew Saxton compte mener sa campagne contre le chef libéral, Justin Trudeau, dont la popularité personnelle a fléchi depuis 2015, selon lui.
 
«Il y a un grand nombre d’électeurs indécis dans cette circonscription baromètre. Et beaucoup d’entre eux ne sont ni libéraux ni conservateurs», ajoute-t-il.
 
Épiphanie
 
Photos Guillaume St-Pierre
 
Nous descendons vers le port pour casser la croute. Un joueur de banjo, grand et mince, gratte son instrument avec dextérité à l’abri de la pluie sous un auvent. La plupart des passants qui entrent et sortent du Seabus filent à côté de lui d’un pas rapide en évitant les flaques d’eau.
 
Un peu plus loin, on aperçoit la bannière d’un des plus gros employeurs de la ville, le chantier naval Seaspan, un compétiteur direct de la Davie, à Québec.
  
Une fois le repas englouti, nous remontons une nouvelle fois l’artère principale de la ville, l’avenue Lonsdale, bordée de chics restaurants aux cuisines variées.
 
Nous entrons chez le candidat vert, George Orr, qui est accompagné de sa femme et de son frère en ce mardi pluvieux.
 
Cet ancien journaliste a choisi de faire le saut en politique après un voyage en Thaïlande, durant lequel lui et sa femme ont pris soin d’éléphants maltraités.
 
L’homme de 72 ans a eu une épiphanie en constatant la joie de sa conjointe. Il a réalisé à ce moment qu’il devait lui aussi suivre sa voie, l’écologie, avant qu’il ne soit trop tard.
 
«J’étais dans l’avion, et je me suis dit : que vas-tu faire du reste de ta vie. Lorsque je suis sorti de l’appareil, j’ai immédiatement adhéré au Parti vert.»
 
M. Orr se dit convaincu que les électeurs de Vancouver Nord sont prêts à virer au vert.
 
Ses moyens modestes ne lui permettent pas de calculer de façon statistique cette tendance ; il se fie plutôt à son instinct.
 
«Les gens que je rencontre dans la rue sont très sympathiques à mon égard. Je ne sais pas si c’est parce qu’ils vont voter vert, qu’ils me trouvent gentil, ou parce qu’ils veulent que je déguerpisse », lance-t-il avec le sourire.
 
Immigration
 
Photos Guillaume St-Pierre
 
Quelques centaines de mètres plus loin, Azmairnin Jadavji, du Parti populaire du Canada, met la touche finale au décor de son local de campagne, tapissé de drapeaux canadiens.
 
De confession musulmane, M. Jadavji a immigré de Tanzanie lorsqu’il avait 10 ans. La conversation débute en anglais, mais il se fait un plaisir de passer au français.
 
«Mon ex-femme, c’est une bleuet du Lac-Saint-Jean!, lance-t-il au durant l’entrevue qui se déroulera dans les deux langues. J’ai eu deux enfants avec elle. J’ai passé huit ans à voyager chaque mois entre Vancouver et le Québec.»
 
M. Jadavji admet qu’aux portes, les électeurs reprochent souvent à son parti d’entretenir un discours controversé sur l’immigration. Il compte sur la présence du chef Maxime Bernier aux débats pour démontrer aux Canadiens que le Parti populaire n’est pas formé de «nationalistes blancs tarés».
 
Il affirme tout de même avoir eu à mettre son pied à terre avec des collègues qui tenaient des propos racistes à l’égard des musulmans en sa présence.
 
Malgré tout, M. Jadavji n’en démord pas : «Il y a trop d’immigration au Canada», croit-il.
 
Il est particulièrement critique du programme de réunification familiale, qui permet aux Néo-Canadiens de parrainer leurs proches.
 
«Ces gens ne contribuent pas toujours à la société et abusent du système», estime-t-il.
 
De retour sur le port, dans une brasserie, un match de hockey passe à la télé.
 
Les conservateurs ont acheté du temps d’antenne, durant les pauses publicitaires, pour attaquer leurs adversaires libéraux.
 
À côté de nous, un homme regarde en buvant sa bière.
 
«Ça vous parle?», lui demande-t-on.  
 
«Oh, vous savez, moi, la politique...»