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La bêtise

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Il est aux alentours de 20h30. Plusieurs Canadiens reçoivent une notification sur leur cellulaire qui s’apparente à « Une ancienne photo de Justin Trudeau arborant le brownface publiée par le Time ».

Puis, c’est l’onde de choc. Une photo datant de 2001 est publiée, où l’on y voit notre premier ministre peinturé, maquillé en brun à l’occasion d’une fête scolaire. C’est bel et bien lui : le premier ministre à l’image parfaite, aux valeurs d’ouverture et d’inclusion si ancrées en lui qu’elles en parviennent parfois décadentes.

À ce moment précis, l’unité règne dans un Canada plus désuni que jamais : tous se connectent aux différents médias en attendant les explications du premier ministre Trudeau. Comment va-t-il gérer cette crise ? 

Au moment où Trudeau se présente devant les journalistes, dans un avion complètement désert, et où on y entend que les journalistes et caméras photo en action, c’est clair : nous faisons face à un moment que l’Histoire retiendra.

La politique maîtrise l’art de créer des moments historiques.

Tout comme elle maitrise l’art de créer de la bêtise. 

Depuis mercredi soir, ce à quoi nous assistons est, pour moi, une succession de bêtises.

D’abord, il y a la bêtise, elle-même : le brownface. C’est évidemment idiot et regrettable, et des excuses étaient de mise de la part de Trudeau. 

On semble en contrepartie comprendre qu’en 2001 au Québec, personne ne parlait de brown ou blackface, tandis que dans le Canada anglais, c’était un concept embryonnaire appartenant davantage aux élites universitaires qu’aux milieux bourgeois dans lesquels le jeune Trudeau appartenait.

Et donc, devant un Trudeau déstabilisé, les journalistes se sont déchaînés : quelle est la différence entre la photo et les propos des conservateurs que vous dénoncez depuis une semaine, M. Trudeau ? 

Là-dessus, il évitait la question, même si la réponse était bien évidente : des propos homophobes il y a quelques années, c’était tout à fait condamnable, tout comme une proximité trop proche avec la suprématiste blanche bannie de Facebook, Faith Goldy. 

La bêtise des autres chefs

La bêtise, elle est aussi dans les réponses des chefs de parti, à l’exception du chef du Bloc, Yves-François Blanchet qui a affirmé tout haut ce que la plupart des Québécois pensent : Trudeau a bien des défauts, mais il n’est pas raciste.

Andrew Scheer et Jagmeet Singh n’ont pas fait preuve de la même retenue. À Saint-Hyacinthe, le chef conservateur adoptait un ton sévère et austère pour montrer le sérieux de la chose, même si son intérieur jubilait. « Les Canadiens auraient pu accepter ses excuses, mais comme il a menti, ce n’était pas de vraies excuses. » Si quelqu’un peut m’expliquer ce que cela veut dire, je suis preneur.

La réaction du chef néodémocrate n’était guère plus reluisante. Il nous a expliqué qu’il existait en réalité deux Justin Trudeau : celui devant les caméras, celui derrière. Le premier serait ouvert, le second serait peut-être-on-ne-sait pas-qui-sait raciste.

Un vise le mensonge, l’autre l’hypocrisie du chef libéral. Dirty, dirty politics.

Comme quoi la bêtise ne vient jamais seule, la réaction d’hier matin de Trudeau était également démesurée. Suspendre sa campagne, confirmer qu’il y a crise, appeler ses candidats en panique, s’excuser à nouveau, prendre l’air misérable... Son image est autant son point fort que son point faible.

Et comme l’a écrit mon ami, Alexis Tremblay, journaliste à TVA, la bêtise est dans le fait que « Justin Trudeau n’a pas le droit d’avoir des défauts. Il est parfait. Il est beau, dans la force de l’âge, sa femme chante, ses enfants se déguisent à l’Halloween et il peut parler de physique quantique. (...) Le « blackface » de Trudeau devrait lui faire mal parce que c’est exactement le genre d'évènement qui encapsule un sentiment. Qui cristallise une impression. Ici, le sentiment, l’impression, c’est que Justin Trudeau n’est pas à la hauteur de ce qu’il prétend. Que la perfection n’existe pas. »

Décidément, si cela en venait réellement à lui faire perdre l’élection, Trudeau, le politicien, aura creusé lui-même sa tombe tout au long de sa carrière, alors qu’il avait tout pour gouverner, et ça, pour longtemps.