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Un homme de projets: rien n’arrête John R. Porter

L’ancien patron du Musée national des beaux-arts carbure aux défis

John Porter
Photo Stevens LeBlanc John Porter

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Lorsque je le contacte pour ma demande d’entrevue, à l’autre bout du fil, John R. Porter rigole et m’avertit que je vais devoir l’interrompre, car «il en a, des choses à raconter». Je n’en doute pas une seconde, et ne serai pas déçue.

Le jour de notre rencontre, M. Porter arrive plus que fin prêt, avec ses photos classées de façon impeccable, des ouvrages qu’il a publiés, son curriculum vitae des plus garnis et sa bonne humeur légendaire. «Je suis du type très organisé», lance-t-il devant ma mine impressionnée.

Avec toutes les implications qui garnissent son agenda – la version longue de son curriculum vitae, qui fait 87 pages, en constitue une belle preuve –, M. Porter s’est toujours fait un devoir d’être des plus structurés. Il a après tout mené de front une carrière comme enseignant, tout en ayant œuvré au sein de trois des quatre plus grands musées d’art au pays.

Puis, sur le plan personnel, il a perdu son père alors qu’il n’avait que 14 ans. Comme il était sérieux, il s’est vite vu attribuer le rôle d’homme de la maison, en quelque sorte.

Parcours

Son amour pour la culture s’est lui aussi invité très tôt dans sa vie. Né à Lévis où il a vécu jusqu’à l’âge de 18 ans, il avait vue sur Québec. «Je suis un admirateur de Québec. J’ai découvert la beauté en regardant Québec sous toutes les lumières, toutes les saisons.»

Pendant la période où John Porter a dirigé le MNBAQ, la collection d’œuvres et d’objets est passée de 20 000 à 34 000. On le voit ici au musée en entrevue avec Karine Gagnon.
Photo Stevens LeBlanc
Pendant la période où John Porter a dirigé le MNBAQ, la collection d’œuvres et d’objets est passée de 20 000 à 34 000. On le voit ici au musée en entrevue avec Karine Gagnon.

Il a étudié au Collège de Lévis, où il a côtoyé le peintre et professeur André Garant. Il s’est découvert une passion naturelle pour l’art. Il a obtenu la première maîtrise dans le domaine à l’Université Laval et a été recruté, à 23 ans, comme conservateur adjoint de l’art canadien ancien à la Galerie nationale du Canada, le plus grand musée d’art au pays.

Au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), qu’il a dirigé pendant 15 ans et où se déroule l’entrevue, tout le monde vient spontanément à sa rencontre pour le saluer. À en juger par les chaleureuses poignées de main, tous gardent un excellent souvenir de son passage à la direction, de 1993 à 2008, puis à la présidence de la fondation, jusqu’en 2016.

Mot clé

En plus d’aimer rire et travailler en équipe, M. Porter adore les gens, qui le lui rendent bien. Il est loin, ce temps où le petit garçon sérieux et timide se montrait très réservé. Il dit avoir beaucoup appris des autres également. Il pense à son oncle, Edgar Porter, et à Jean Sutherland Boggs, une femme exceptionnelle avec laquelle il a eu la chance de travailler.

John Porter promet une relance de l’Espace Félix-Leclerc, sur laquelle il travaille avec toute une équipe. Il est également préoccupé par la préservation du patrimoine religieux.
Photo Stevens LeBlanc
John Porter promet une relance de l’Espace Félix-Leclerc, sur laquelle il travaille avec toute une équipe. Il est également préoccupé par la préservation du patrimoine religieux.

«Finalement, on doit tout aux autres, expose-t-il. On dépend des complicités qu’on arrive à développer et, ultimement, ça débouche sur de bons projets. Travailler tout seul, ça ne donne rien.»

Pour John Porter, s’il y a un mot clé dans la vie, c’est bien celui de projet. Et plus ce projet est considéré comme difficile, plus il l’intéresse.

Autant il peut aimer rigoler et faire des blagues, autant il est capable du plus grand sérieux lorsque le moment s’y prête et qu’il faut travailler, faire progresser un dossier. Cette dualité nourrit tous ses projets et l’expérience humaine y est pour beaucoup.

Le secret

Et à ses yeux, le secret, c’est de vouloir et de bien s’entourer.

Le plus bel exemple de cette philosophie s’avère être le pavillon Pierre Lassonde, «boîte à image et endroit plein de lumières» qu’il considère comme son «Diamant», dit-il, en référence au magnifique théâtre de Robert Lepage, inauguré tout récemment. Ce pavillon, il l’a imaginé en 1999. Deux ans plus tard, il a couché son idée sur papier, à la demande d’un sous-ministre, puis il a consacré 15 ans à sa concrétisation. Plusieurs considéraient le défi comme impossible à relever.

Un projet n’attend pas l’autre dans la vie de John Porter, qui s’est aussi découvert une passion pour la photographie. Il a même présenté une exposition, <i>L’Empreinte des jours</i>, cette année à Lévis. On voit ici l’une des œuvres à l’affiche.
Photo Stevens LeBlanc
Un projet n’attend pas l’autre dans la vie de John Porter, qui s’est aussi découvert une passion pour la photographie. Il a même présenté une exposition, L’Empreinte des jours, cette année à Lévis. On voit ici l’une des œuvres à l’affiche.

L’une des plus grandes firmes au monde a été retenue au terme du premier concours d’architecture international de Québec, et le montage financier s’est avéré fort bien ficelé. «C’est un peu de moi, dit-il, mais ça ne m’appartient plus, et c’est ça qui est formidable, c’est comme un bonheur partagé.»

Le pavillon contemporain, à l’architecture exceptionnelle, accueille de nombreuses expositions acquises par le musée dans des contextes hautement improbables.

Place de l’écriture

Au fil des décennies, M. Porter a publié une vingtaine d’ouvrages, et l’écriture occupe une place très importante dans sa vie. Il consigne, dans des carnets, toutes les étapes de ses réalisations au quotidien, et ce, depuis 1980. L’ensemble compte 15 000 pages de notes manuscrites qu’il a léguées récemment à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

«L’écrit m’a toujours servi dans ma dynamique de transmission, de partage. Si je découvre quelque chose, c’est en le partageant que les gens vont pouvoir se l’approprier», explique-t-il.

M. Porter y voit une analogie avec le patrimoine, une autre de ses passions, à travers quatre mots : connaître, reconnaître, s’approprier et transmettre. «L’écriture, c’est ça», dit celui qui y voit un important outil de gestion.

Récipiendaire de nombreux prix et distinctions à l’échelle internationale, John R. Porter n’est pas du genre à s’en péter les bretelles. Son ami Jacques Vilain, ex-directeur du Musée Rodin de Paris, se plaisait à le taquiner. «Il me disait que, si ça continuait, j’aurais l’air d’un maréchal de l’ère soviétique [avec toutes ces médailles]. Si je les mettais toutes, j’aurais l’air d’un arbre de Noël», s’amuse M. Porter.

Néanmoins, ces distinctions le touchent beaucoup, car la reconnaissance est précieuse. «Ç’a été comme un tremplin, un encouragement à continuer», confie-t-il.

Car ce qui intéresse John Porter, c’est l’avenir, c’est ce qui s’en vient. Fiez-vous à lui, il n’a pas dit son dernier mot et n’a pas accompli son dernier projet. Loin de là.

En rafale

Nombreuses tentations

S’il a souvent été approché pour faire le saut en politique, à tous les paliers, M. Porter s’y est refusé. Il était difficile d’y mettre de l’avant des visions à long terme et il se considère comme trop entier. Bien des occasions se sont par ailleurs pointées, dans toutes sortes de secteurs. «Il y a des tentations auxquelles il faut savoir résister», glisse-t-il, ajoutant qu’il faut être conscient de son potentiel et de ses limites, et ainsi éviter de s’illusionner. «Il faut tout le temps choisir [...] et, à un moment donné, il faut savoir dire non, si on veut être capable de donner des oui de qualité.»

Mélange explosif

Avec des racines aussi diverses que difficiles à démêler, comme il l’exprime dans un ouvrage qu’il a produit avec sa sœur Pauline, M. Porter était curieux de retracer l’histoire de sa famille. «Qui n’a pas été intrigué ou interpellé par ses racines familiales?», demande l’historien de formation en guise d’introduction de l’ouvrage, qui est fort bien fait d’ailleurs. «J’aime beaucoup les traces, précise-t-il, parce que, si l’on veut se projeter dans l’avenir, il faut savoir d’où on vient, d’où on est parti. Dans ma famille, il y avait certains inconnus, dont le moment où notre ancêtre est arrivé.» M. Porter a découvert qu’il était comme «un mélange explosif, avec des ancêtres anglais, du côté des Porter, irlandais à cause des Harney, et français, avec les Hamelin et Bernier. Mélangez tout ça, et pouf, me voici», illustre-t-il.

Nouveau pavillon

John Porter rêve de voir l’église Saint-Dominique devenir un jour un nouveau pavillon du MNBAQ. Il est convaincu que ça se fera un jour. «À l’époque, quand on a négocié avec la paroisse, c’était dans le planning, l’engagement avait été pris. [...] Mais il ne faut pas que je me mêle des activités ou responsabilités qui ne sont plus les miennes, mais c’est une prédiction que je vous fais à vous», ajoute-t-il. En attendant, parmi les collections du pavillon Pierre-Lassonde, on compte le fameux Hommage à Rosa Luxemburg, qui mesure plus de 40 m de longueur. Il a pu être mis en valeur, suivant le don inespéré de l’œuvre par Riopelle, après diverses pirouettes qui ont abouti à l’aménagement d’un passage baptisé du nom de l’artiste, et où l’œuvre est exposée. L’exceptionnelle collection de l’artiste et collectionneur Raymond Brousseau sur l’art inuit y est également mise en valeur.