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Investissement Québec: des retombées gonflées de 60%

IQ forcé de refaire ses devoirs à la suite des critiques de la vérificatrice générale

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Capture d'écran, TVA Nouvelles Le PDG d’Investissement Québec, Guy LeBlanc, et son ami, le ministre Pierre Fitzgibbon, lors de l’annonce de la nomination de M. LeBlanc, en avril dernier.

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Pendant des années, Investissement Québec a grandement exagéré les retombées économiques de ses interventions. Quand l’organisme a révisé sa méthodologie à la suite des critiques de la vérificatrice générale, elles ont fondu de... 60 %!

André Lemelin, un professeur associé de l’INRS qui connaît bien le calcul des retombées économiques, a souvent vu des surévaluations. «Mais de l’ordre de 60 %, non. Moi, je n’ai jamais vu ça», lâche-t-il.

«Si tout le monde avait mesuré comme ça, c’est fou les millions d’emplois qui auraient été créés au Québec!», renchérit Luc Bernier de la Chaire Jarislowsky sur la gestion dans le secteur public de l’Université d’Ottawa.

La vérificatrice générale, Guylaine Leclerc, avait dénoncé la méthode de calcul des retombées d’IQ en juin 2016. L’an dernier, la société d’État l’a donc changée, ce qui a permis de constater les excès de l’ancienne formule.

Pour 2016-2017, seule année pour laquelle les calculs ont été faits avec les deux méthodologies, le nombre d’«emplois soutenus» qu’IQ s’est attribués est passé de 46 771 à 18 241.

Même baisse de 60 % pour la «valeur ajoutée attribuable» à IQ, qui a dégringolé de 4,09 milliards $ à 1,66 milliard $. Idem quant aux «recettes fiscales et parafiscales» découlant de ses interventions, qui ne sont plus que de 246 millions $, contre 614 M$ auparavant.

La chute est encore plus vertigineuse pour les retombées attribuées directement aux projets du secteur privé, financés par IQ. Dans ce créneau, la baisse frise les 90 %. Ainsi, le nombre d’emplois soutenus est passé de 14 249 à 1752, tandis que les recettes fiscales et parafiscales ont déboulé de 236 M$ à moins de 26 M$.

Formule erronée

Auparavant, IQ s’attribuait 21 % à 48 % des emplois d’une entreprise, alors que son soutien financier comptait généralement pour beaucoup moins, en pourcentage, dans le financement total de l’entreprise. D’où le gonflement des chiffres.

«Comme la méthode précédente n’avait aucun bon sens, eh bien c’est normal que la nouvelle méthode donne des résultats beaucoup plus modestes», note M. Lemelin.

Reste une lacune importante : IQ continue toujours de se fier aux intentions d’investissement et d’embauche des entreprises pour calculer ses retombées.

Comme l’a décrié lundi la Fédération canadienne des contribuables, l’organisme ne fait pas de suivi, deux ou trois ans plus tard, pour vérifier le nombre d’emplois réellement créés par les entreprises qu’elle a aidées.

Trois recommandations ignorées

Outre celle sur les retombées, IQ a répondu à six autres des dix recommandations formulées par la vérificatrice générale en 2016. La société d’État est toutefois restée sourde à trois autres recommandations, dont l’une sur ses frais d’administration et l’autre sur les primes versées à ses employés.

Depuis 2014-2015, les frais d’administration ont bondi de près de 5 % par année, en moyenne, pour atteindre 103 M$ l’an dernier.

Quant aux bonis, qui ont totalisé 5 M$ en 2018-2019, «les cibles à respecter pour leur attribution ne peuvent être qualifiées de contraignantes», a encore déploré la vérificatrice générale en mai.

Investissement Québec en 2018-2019

  • Actif sous gestion : 10,9 G$ +4,1 %
  • Frais d’administration : 103 M$ +9,6 %
  • Profits nets : 300 M$ +13,6 %
  • Employés : 534 +3,7 %
  • Bonis : 5 M$ +26 %

Une gestion plus politisée après la réforme Fitzgibbon?

Les pouvoirs accrus qu’aura le ministre Pierre Fitzgibbon avec la réforme d’Investissement Québec (IQ) pourraient augmenter la politisation des décisions de placement.

«On a créé ces sociétés d’État là pour avoir une certaine distance entre l’appareil politique et la fonction d’investissement et aussi, je pense, [pour] aller chercher un savoir-faire qui n’existe pas au gouvernement», affirme Michel Magnan, professeur à l’Université Concordia.

L’étude du projet de loi 27 sur IQ débute aujourd’hui en commission parlementaire. Si elle est adoptée, la réforme proposée permettra au ministre de l’Économie de confier lui-même des «mandats» d’investissement à IQ, un pouvoir qui revient actuellement au gouvernement.

Le sous-ministre au CA

Le projet de loi prévoit aussi que le sous-ministre de l’Économie siégera désormais au conseil d’administration d’IQ, ce qui donnera l’occasion au gouvernement de suivre la société d’État à la trace.

Autre changement : M. Fitzgibbon fait de moins en moins la distinction entre les fonds propres d’IQ et l’argent provenant du Fonds de développement économique (FDE) du ministère de l’Économie.

«Les fonds propres d’IQ et le FDE, ça ne peut pas être géré de la même façon», rétorque Luc Bernier de l’Université d’Ottawa.