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Cinq femmes se disent flouées par un Casanova

Le Montréalais accusé de fraude aurait soutiré des dizaines de milliers de dollars à ses conquêtes

Sheldon Ludwick
Photo courtoisie Les ex-amoureuses de Sheldon Ludwick soulignent qu’il ne porte que du bleu, afin de faire ressortir ses yeux.

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Un Casanova montréalais aurait enchaîné les fougueuses histoires d’amour, les poèmes et les fleurs pour réussir à soutirer des dizaines de milliers de dollars à ses conquêtes.  

«Il m’a complètement éblouie. J’étais comme une marionnette», se souvient Ruth Dubrofsky, une dame de 60 ans qui habite l’Ouest-de-l’Île de Montréal.  

Ruth Dubrofsky dit n’avoir jamais revu la couleur des 8000 $ qu’elle a prêtés à Sheldon Ludwick.
Photo Agence QMI, Mario Beauregard
Ruth Dubrofsky dit n’avoir jamais revu la couleur des 8000 $ qu’elle a prêtés à Sheldon Ludwick.

L’homme qui l’avait charmée, c’est Sheldon Ludwick, 62 ans, qui a été arrêté en juillet.  

Début septembre, cet homme charismatique aux yeux bleus perçants a été accusé de fraude ainsi que de fabrication et utilisation de faux documents. Il a plaidé non coupable.  

Au cours des derniers mois, notre Bureau d’enquête a recensé sept femmes qui auraient été victimes de ses stratagèmes. Cinq d’entre elles se sont confiées à nous.  

Les fleurs avant le pot  

Ruth Dubrofsky pensait avoir rencontré l’homme de sa vie, en juillet 2018.  

Sheldon Ludwick l’a d’abord apostrophée pour la complimenter dans un Starbucks de l’Ouest-de-l’Île.  

Après quelques mois de fréquentation, Mme Dubrofsky était éperdument amoureuse de celui qui affirmait être un joueur compulsif en rémission.  

Un an plus tard, elle calcule lui avoir prêté au-delà de 8000 $, de l’argent qu’elle craint ne jamais revoir.  

«Au bout de deux semaines de fréquentation, il s’était déjà mis à me demander de l’argent», se souvient Mme Dubrofsky.  

Dans la dernière décennie, Sheldon Ludwick a été condamné deux fois à rembourser des sommes importantes « empruntées » à ses ex-amantes.  

Il a été condamné à restituer près de 530 000 $ à la première plaignante et 84 000 $ à la deuxième.  

Après leur rupture, Ruth Dubrofsky dit avoir réalisé que son expérience avec Sheldon Ludwick était loin d’être unique.  

«Je me suis mise à contacter d’autres gens [dans son réseau] et ils avaient tous des histoires semblables, affirme-t‐elle. C’est là qu’on a décidé de contacter la police. Quelqu’un doit l’arrêter de voler les femmes dont il a volé le cœur!» lance Mme Dubrofsky.  

Fleurs et soupers  

Rita Manaster Schick raconte pour sa part avoir été la conjointe de Sheldon Ludwick pendant sept ans. Elle estime qu’il lui doit à ce jour environ 75 000 $.  

«Il était très insistant avec ses avances. C’était incroyable. Les fleurs, les concerts, les soupers luxueux, énumère la sexagénaire. Tous les gestes romantiques auxquels vous pouvez penser, il les a posés.»  

Sheldon Ludwick avec son ex-conjointe Rita Manaster Schick.
Photo Rita Manaster Schick
Sheldon Ludwick avec son ex-conjointe Rita Manaster Schick.

 Dès que leur couple est devenu officiel, M. Ludwick aurait commencé à supplier Rita de l’aider avec ses dettes.  

 Mme Manaster Schick a déchanté lorsqu’un huissier s’est présenté à leur condo surplombant la rivière des Prairies pour leur remettre une mise en demeure d’une récente amante de Sheldon Ludwick, à qui il a par la suite été condamné à verser 84 000 $.  

 Lavage de cerveau  

«C’est comme s’il m’avait fait un lavage de cerveau, se désole Mme Manaster Schick, près d’un an après sa rupture. Pendant toutes ces années, je me disais que les finances n’étaient pas sa force, mais qu’il m’aimait et qu’il cherchait à s’améliorer. Finalement, je m’étais fait manipuler.»  

Patrice Duliot, l’avocat de Sheldon Ludwick, a affirmé à notre Bureau d’enquête que ce dernier n’avait pas de commentaire à faire, et «spécialement pas aux médias».  

QUI EST SHELDON LUDWICK ?   

  •  Propriétaire de Bedrock Clothing, une compagnie d’importation de vêtements.  
  •  A contracté de nombreuses dettes dans les 16 dernières années, selon des documents juridiques. Il doit notamment près de 16 000 $ US au Casino Mandalay Bay de Las Vegas.  
  •  Il a été impliqué auprès de plusieurs organismes caritatifs, dont Dreams Take Flight, une œuvre de bienfaisance qui envoie des enfants malades à Disney World, et la Fondation pour enfants seulement, qui amasse des fonds pour l’Hôpital de Montréal pour enfants.  
  •  Plus récemment, il a aussi été bénévole pour l’événement A Brilliant Night de l’Institut neurologique de Montréal, mais une représentante a confirmé qu’il avait depuis été remercié. Une page web consacrée à son histoire a aussi été effacée du site web de l’établissement.    
M. Ludwick (à droite) était bénévole pour l’événement caritatif A Brilliant Night de l’Institut neurologique de Montréal.
Photo courtoisie Andrew Brestansky
M. Ludwick (à droite) était bénévole pour l’événement caritatif A Brilliant Night de l’Institut neurologique de Montréal.

Il cherchait des partenaires d’affaires  

Au moins cinq personnes ayant eu des liens professionnels avec Sheldon Ludwick allèguent que le casanova du West Island leur doit jusqu’à des centaines de milliers de dollars.  

Isabelle Hardy, 45 ans, raconte avoir brièvement travaillé pour lui à l’automne 2018. Ludwick est propriétaire de la compagnie d’importation de vêtements Bedrock Clothing, qui fait affaire avec plusieurs grandes chaînes canadiennes.  

 Isabelle Hardy affirme que Ludwick lui a dérobé presque toutes ses économies.
Photo Agence QMI, Mario Beauregard
Isabelle Hardy affirme que Ludwick lui a dérobé presque toutes ses économies.

La résidente de Pointe-Claire décrit son ancien patron comme un homme charmant, mais désorganisé et émotif. Il répétait qu’il souffrait de graves problèmes neurologiques affectant sa mémoire.  

Mme Hardy raconte que peu après son embauche, en septembre 2018, Ludwick lui a demandé de devenir partenaire de New Start, une nouvelle entreprise qui viendrait en aide aux gens souffrant de dépendances.  

«J’étais hyper emballée», se souvient-elle. Après lui avoir versé plus de 10 000 $, elle croyait détenir 50 % de cette entreprise.  

Que du vent  

Mais après quelques mois à recruter des clients et à développer leur réseau, Isabelle Hardy dit avoir constaté que la compagnie n’était pas enregistrée et que sa part n’était que de la poudre aux yeux.  

Elle accuse maintenant Sheldon Ludwick de lui avoir dérobé presque toutes les économies de sa famille.  

Cette histoire rappelle de mauvais souvenirs à Jean-François Portelance, un photographe de 35 ans. Après l’avoir rencontré lors d’une soirée, M. Ludwick lui aurait promis un retour de 21 % sur une immense commande de chaussettes.  

Moral dans les chaussettes  

«Il m’a dit qu’il embarquait souvent de jeunes entrepreneurs dans ces ventes-là, et que les profits qu’il faisait étaient versés aux jeunes artistes», dit le photographe. La commande de chaussettes lui aurait coûté 2700 $ et ne lui aurait rien rapporté.  

M. Portelance dit aussi avoir été invité à devenir copropriétaire de New Start, à l’insu d’Isabelle Hardy.  

«Il voulait savoir si j’étais prêt à investir là-dedans pour acheter une part de la compagnie à 10 000 $, relate M. Portelance, qui ne pouvait se permettre la dépense. Il voulait même que je demande à mes parents qu’ils me prêtent de l’argent.»  

Il se dit coach et intervenant  

Une femme dont le fils était aux prises avec des problèmes de consommation de drogues dit avoir versé plus de 8000 $ à Sheldon Ludwick, qui se targuait d’être coach en sobriété.  

C’est par inquiétude pour Rick, son fils adolescent, que Chantal Brunette, amie et collègue de Ruth Dubrofsky, a eu recours aux services de M. Ludwick.  

On voit ici l’homme d’affaires qui se prétend coach en sobriété dans une vidéo promotionnelle.
Capture d'écran
On voit ici l’homme d’affaires qui se prétend coach en sobriété dans une vidéo promotionnelle.

Elle raconte qu’après une première rencontre avec Rick, Sheldon Ludwick l’aurait appelée en catastrophe pour lui dire que si elle n’agissait pas immédiatement, son fils allait mourir.  

Chantal Brunette a alors accepté de débourser 6000 $ pour le traitement proposé : des rencontres ponctuelles et quelques conversations téléphoniques avec M. Ludwick.  

«Il a dit, donne-moi ça en cash. Tu ne [seras] pas obligée de le déclarer et ça va te sauver des taxes, se souvient-elle. Je n’arrêtais pas de brailler.»  

De l’aide pour elle aussi  

Sheldon Ludwick aurait soutiré un autre 2800 $ à Chantal Brunette pour l’aider avec ses propres problèmes de consommation d’alcool.  

«On s’est rencontrés et il a mis la prière de la sobriété dans mon téléphone, dit-elle. L’aide que j’ai eue de lui, c’est vraiment ça.»  

Après sept ou huit rencontres plutôt informelles avec Rick, entre autres un brunch chez Cora et une séance de magasinage, la famille a cessé de relancer Sheldon Ludwick, qui ne les a jamais recontactés.  

Notre Bureau d’enquête a parlé à deux autres familles qui ont eu recours aux services de coaching de Sheldon Ludwick. Ils ont confirmé qu’ils avaient payé des milliers de dollars pour des traitements qui s’étaient terminés brusquement.  

«Dangereux»  

Bob Marier, célèbre coach de sobriété montréalais qui a entre autres accompagné l’ex-maire de Toronto Rob Ford, rapporte avoir déjà eu à intervenir auprès d’un client à qui Sheldon Ludwick avait promis de l’aide pour ensuite le laisser tomber.  

M. Marier remet en question les compétences de Sheldon Ludwick. Il critique aussi l’approche décrite par les victimes.  

«C’est extrêmement dangereux de parler comme ça aux gens, dit-il. Imagine la culpabilité de la mère, de penser que son fils va mourir si elle ne paie pas 6000 $.»  

Il souligne aussi le fait que plusieurs centres de réhabilitation montréalais demandent des prix bien moindres que ceux proposés par Sheldon Ludwick.  

«Il devrait redonner l’argent», dit-il. 

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